ANALYSES

Zone Asie-Pacifique : un partenariat économique historique qui confirme la perte d’influence des États-Unis

Interview
19 novembre 2020
Le point de vue de Barthélémy Courmont
 

L’Asie est, depuis quelques années déjà, l’un des points névralgiques de l’économie mondiale. Après des années de négociations, quinze États du Pacifique Ouest ont conclu le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP), ce qui est aujourd’hui l’un des plus grands accords économiques. Entretien avec Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Qu’est-ce que ce nouveau « Regional Comprehensive Economic Partnership » (RCEP) ?

Le RCEP, traduit en français PREG pour Partenariat régional économique global, est un accord de libre-échange qui rassemble quinze États membres : les dix pays de l’Asean ainsi que l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, la Corée et Sud et la Chine. Il s’agit potentiellement de l’accord de libre-échange le plus important au monde puisqu’il représente environ 30% de la population et de l’économie mondiale, des chiffres qui évolueront par ailleurs compte tenu du dynamisme des économies asiatiques et de la possibilité de voir de nouveaux membres y adhérer.

Signé le 15 novembre 2020 après plusieurs années de négociations, il fut initié par l’Asean lors de son 19e sommet, à Bali, en novembre 2011. Qualifié au départ de dialogue Asean+6, ce dialogue était dans les faits un dialogue bilatéral entre l’Asean et six pays. L’Inde faisait partie de ces négociations, mais décida de se retirer en novembre 2019. Il s’agit du premier accord de ce type à échelle asiatique, et surtout du premier qui unit les trois puissances économiques d’Asie du Nord-est : la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Il doit d’ici 20 ans éliminer 90% des droits de douane, et est donc particulièrement ambitieux. L’une de ces caractéristiques est aussi, à la manière de l’Asean, de rassembler des économies avancées et des pays en développement, certains très pauvres. Enfin, avec Canberra et Wellington parmi ses membres, le RCEP compte deux pays « occidentaux », dont le développement des économies s’est traduit par un rapprochement progressif avec les pays asiatiques.

La zone Asie-Pacifique est marquée par la rivalité économique de ses acteurs avec une forte domination chinoise. Cet accord de libre-échange ne vient-il pas renforcer le rôle de Pékin ? Dans ces conditions, et en l’absence de l’Inde, un tel partenariat peut-il être effectif ?

L’absence de l’Inde semble précisément justifiée par la crainte de voir la Chine occuper une place trop importante dans le RCEP, crainte que le poids économique de Pékin, qui représente environ la moitié du potentiel de l’accord, semble attester. Il faut noter deux choses ici.

La première est que le RCEP regroupe des pays qui sont en compétition économique et ont parfois des relations politiques difficiles. On pense au Japon et à la Chine surtout, mais aussi au Vietnam et à la Chine ou encore au Japon et à la Corée du Sud. Cet accord va-t-il réduire ces compétitions ? Rien n’est moins sûr. Aussi il convient de rester prudent tant sur les raisons justifiant pour différents pays d’en faire partie, que sur la capacité de cet accord à réduire les contentieux. Le chemin reste long.

La deuxième chose est que la Chine est effectivement en position de force dans cet accord, d’abord en raison de son poids économique, mais aussi parce que Pékin a appelé de ses vœux depuis plus d’une décennie ce type de structure lui permettant de renforcer son influence à échelle continentale. Le RCEP représente plus du tiers des exportations chinoises, et l’objectif est notamment de voir cette proportion croître. Le déséquilibre entre la Chine et ses voisins est le principal défi du RCEP, qui devra s’affirmer sans apparaître comme un outil au service de la puissance chinoise. Les autres membres n’ont pas l’intention de donner une place particulière à la Chine, mais seront-ils en mesure de résister? Quid également de l’Inde, qui pourrait à terme se rapprocher de cet accord, si le risque de voir la Chine y jouer le premier rôle est écarté.

Pouvons-nous y voir une concurrence à l’hégémonie économique américaine ?

On y voit surtout la confirmation de la perte d’influence très forte de Washington en Asie. La date de la signature du RCEP, juste après l’élection présidentielle américaine, sonne comme un rappel à l’ordre assez tonitruant pour Joe Biden, lui qui fut pendant huit ans dans l’ombre de Barack Obama et sa stratégie du pivot vers l’Asie.

Obama avait proposé un accord de libre-échange dont l’objectif non avoué, mais sans doute trop net, était de contrer la Chine, le Trans-Pacific Partnership, le TPP. Cet accord fut un échec, seuls quelques pays d’Asie (dont le Japon) le rejoignant. Et il fut surtout enterré par Donald Trump dès son arrivée au pouvoir en 2017 avant de renaître, sans les États-Unis, deux ans plus tard.

Avec le RCEP, les efforts américains se retrouvent réduits à néant, et Joe Biden aura du mal à proposer une alternative solide. D’autre part, si le RCEP remplit les objectifs qu’il se fixe, le déplacement du centre de gravité de l’activité économique mondiale vers l’Asie s’en trouverait confirmée, ce qui se ferait au détriment de Washington. Côté chinois, cet accord qui unit Pékin et les autres pays asiatiques est la démonstration que les États-Unis sont en déclin, et que le modèle de développement autant que l’attractivité sont désormais en Chine. Aussi, les dirigeants chinois voient dans cet accord une victoire, qu’il leur faudra cependant confirmer.
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