ANALYSES

La participation électorale, clé de l’élection présidentielle américaine

Tribune
17 septembre 2020


À moins de cinquante jours de l’élection présidentielle américaine, la campagne s’intensifie et se tend entre les candidats, chacun cherchant à mobiliser son camp. La participation électorale sera un élément décisif de l’élection. Si chaque candidat ne peut espérer l’emporter qu’en mobilisant largement son camp, l’opération est encore plus indispensable pour le parti démocrate. Un rappel des données de la participation lors de l’élection de 2016 peut nous aider à comprendre certaines dynamiques de campagne actuelles.

Dans De la démocratie en Amérique (1835), Alexis de Tocqueville avait déjà souligné le nombre et la vitalité des associations civiques aux États-Unis, et y avait vu le signe d’un certain dynamisme démocratique. Près de deux cents ans plus tard, si la vitalité des organisations civiques demeure et révèle une forme de participation politique, en revanche, cette vitalité civique ne se reflète pas nécessairement dans cette autre forme de participation politique qu’est le vote, et ainsi ne se traduit pas par une intense participation électorale au moment des élections.

Les tendances générales de la participation électorale aux États-Unis révèlent les faiblesses de la démocratie américaine et le désintérêt d’une grande partie de l’électorat pour les enjeux politiques. Faible lors de l’élection présidentielle, la principale des élections américaines, la participation est encore moins forte pour les élections de mi-mandat à la Chambre des représentants, et encore plus faible pour les élections locales. Au cours des soixante dernières années, à l’échelle nationale, le taux de participation électorale lors de l’élection présidentielle s’est élevé, en moyenne, à 60 % du corps électoral ; pour les élections de mi-mandat à la Chambre des représentants, ce taux est, en moyenne, à peine supérieur à 40 % – à titre de contre-exemple, et comme les prémices de l’élection présidentielle de 2020, le taux de participation lors des élections de mi-mandat de 2018 s’était élevé à 50,3 % ; enfin, au niveau local, lors des élections municipales des grandes villes, le taux de participation oscille autour de 20 % – à titre d’exemple, le taux de participation pour les élections municipales de la ville de New York, en 2017, était de l’ordre de 23 %.

Portrait de l’électorat américain lors de l’élection présidentielle

 À partir des données produites par le U.S. Census Bureau et le Pew Research Center, il est possible de dresser le portrait de l’électorat qui se mobilise traditionnellement lors d’une élection présidentielle, et plus spécifiquement, de celui qui s’est mobilisé lors de l’élection présidentielle de 2016.

Durant l’élection présidentielle, différents groupes sociaux se mobilisent avec des intensités variables. Ainsi, les personnes appartenant aux classes moyennes et supérieures éduquées, et aux classes les plus riches de la population, se mobilisent massivement, avec des taux de participation supérieurs à 70 %. En revanche, les foyers à faible revenu votent beaucoup moins, avec un taux de participation électorale en moyenne inférieur à 50 %.

Les personnes âgées (plus de 60 ans) se mobilisent davantage que les jeunes électeurs (18-24 ans). Ainsi, le taux de participation moyen des 18-24 ans est de l’ordre de 40 %, tandis que pour les plus de 60 ans, il avoisine les 70 % (on ajoutera également que l’électorat devient plus masculin lorsqu’on grimpe dans les catégories d’âge, alors que les femmes votent davantage dans les catégories plus jeunes).

Sur le plan idéologique et politique, les personnes s’identifiant au parti républicain se mobilisent davantage que celles s’identifiant au parti démocrate – même si la marge n’est que de quelques points –, en revanche, pour les personnes ne s’identifiant à aucun des deux grands partis, le taux de participation est beaucoup plus bas et excède rarement les 50 %.

Enfin, avec un taux de participation supérieur en moyenne à 65 %, la population blanche, qui représente autour de 70 % de l’électorat, votait, jusqu’à une période récente, beaucoup plus que la communauté afro-américaine, qui elle-même vote davantage que les populations hispaniques ou asiatiques, dont le taux de participation est souvent largement inférieur à 50 %. Ces vingt-cinq dernières années, le taux de participation de la communauté afro-américaine lors de l’élection présidentielle s’était établi en moyenne à 57 %, en progression quasi constante. Cependant, lors de l’élection de 2008, pour la première fois, le taux de participation de la communauté afro-américaine égalait celui de la communauté blanche et atteignait 65%, avant de le dépasser en 2012, pour atteindre 66%.

2016 : l’échec du parti démocrate a mobilisé son électorat

 De nombreuses hypothèses et analyses ont été fournies pour expliquer le résultat de l’élection de 2016, tels le rôle du vote des perdants de la mondialisation au sein des anciens États industriels du Midwest, le vote massif des populations rurales en faveur du candidat républicain, les effets de « dégagisme » du démagogue, le vote du peuple contre les élites, le vote de ressentiment d’une partie de la population blanche, etc. Cependant, une lecture purement électorale des résultats, en particulier en termes de sociologie de la participation électorale, peut nous aider à relativiser la portée du tournant que l’électorat américain aurait opéré en 2016, après avoir voté en 2008 et 2012 pour un candidat, Barack Obama, qui, à maints égards, apparaît comme le double opposé de l’actuel président américain.

Les tendances générales des dernières décennies décrites plus haut se sont confirmées lors de l’élection 2016, avec cependant une série de légers changements dans la participation de certains groupes, dont les effets cumulés se sont produits au détriment du parti démocrate et ont donné un court avantage au candidat républicain dans certains États clés.

Social. En 2016, le taux de participation des personnes appartenant aux catégories sociales à faible revenu, qui votent davantage en faveur du parti démocrate, a diminué d’environ 4 points pour se porter autour de 45 %. Non seulement cette catégorie sociale s’est moins mobilisée, mais elle a également moins voté pour le parti démocrate, 63 % pour Obama en 2012 et 53 % pour Clinton en 2016 – le candidat Trump enregistrant + 6 points par rapport au candidat républicain en 2012.

Rural. En sens contraire, le monde rural (environ 60 millions de personnes, 20 % de la population du pays), traditionnellement républicain, et qui représente environ 17 % du corps électoral, a enregistré une forte participation. Dans ces zones, Barack Obama y avait obtenu des scores honorables, autour de 40  % des votes, ce qui l’avait aidé à gagner des États comme la Pennsylvanie ou le Michigan. Or, en 2016, la participation plus élevée que lors des élections précédentes s’est doublée d’un vote massif en faveur de Donald Trump, qui a surpassé les résultats de Mitt Romney en 2012 dans de nombreux districts ruraux de Pennsylvanie, du Michigan ou du Wisconsin par exemple, et qui a emporté cet électorat avec un ratio de vote de l’ordre de 3 pour 1. Assez pour emporter des États comme la Pennsylvanie et le Michigan, qui votaient pour le parti démocrate depuis 1988 et 1992, et surtout pour faire de l’électorat rural une force électorale potentiellement décisive dans ces États.

 Idéologie. Sur le plan idéologique et politique, la participation de l’électorat s’identifiant au parti démocrate a également diminué. Ainsi, alors que 62,8 % des personnes s’identifiant au parti républicain ont voté en 2016, le taux de participation n’était que de 58,5 % pour ceux s’identifiant au parti démocrate (en baisse de 1 % par rapport à 2012 et de 6 % par rapport à 2008).

Minorités. Enfin, parmi la population blanche, qui vote traditionnellement pour le parti républicain (autour de 56 %), le taux de participation s’est élevé à 65,3 % (contre 64,1 % en 2012), tandis que le taux de participation de la population afro-africaine, qui vote massivement pour le parti démocrate (autour de 90%) est passé de 66,6 % en 2012 à 59,6 % en 2016, soit 7 points de moins. En outre, Hillary Clinton a recueilli moins de votes au sein de cet électorat que Barack Obama quatre ans plus tôt, 88 % pour Clinton en 2016, contre 93 % pour Obama en 2012.

En termes électoraux, les résultats de 2016 peuvent ainsi s’interpréter comme l’incapacité du parti démocrate, et de sa candidate, Hillary Clinton, à mobiliser son électorat traditionnel, tandis que le parti républicain, et son candidat, Donald Trump, ont réussi à mobiliser la base électorale républicaine, notamment dans les États clés, en l’élargissant légèrement à des électeurs s’identifiant comme indépendants ou à des déçus du parti démocrate, particulièrement dans l’électorat ouvrier blanc des États de la Rust Belt[1] et du monde rural.

L’État du Michigan apparaît comme un bon exemple de l’échec du parti démocrate à mobiliser ses électeurs traditionnels, en particulier l’électorat afro-américain. Le parti démocrate n’avait pas perdu le Michigan lors des six dernières élections présidentielles. Fort de ce précédent et des résultats enregistrés par Barack Obama, qui avait gagné en 2012 avec 9,5 % d’écart, Hillary Clinton avait cru bon de ne pas faire massivement  campagne dans le Michigan (tout comme elle n’a pas visité le Wisconsin durant la campagne et a délaissé le monde rural). Résultat : participation en baisse au sein de l’électorat démocrate traditionnel et une victoire de Donald Trump par moins de 11 000 voix d’avance (0,2 %) dans un État de 9,9 millions d’habitants. En 2016, Donald Trump avait légèrement augmenté le nombre de voix reçues par Mitt Romney quatre ans plus tôt, laissant à penser que ce n’est pas tant Donald Trump qui a gagné le Michigan qu’Hillary Clinton qui l’a perdu faute d’avoir su mobiliser l’électorat démocrate.

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[1] La « ceinture de la rouille », en référence au déclin de l’industrie lourde dans une zone s’étendant du Nord de l’État de New York au Midwest, incluant entre autres, la Pennsylvanie, l’Ohio, la Virginie-Occidentale, le Michigan, l’Indiana, l’Illinois, le Wisconsin).

 

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Robert Chaouad est également enseignant à la City University de New York (CUNY)
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