ANALYSES

Coronavirus : l’Amérique latine, masque au pied du nez

Tribune
27 février 2020
 


Le coronavirus n’a semble-t-il pas (pas encore ?) débarqué en Amérique latine. L’inquiétude est pourtant là. Cela va-t-il durer ? Pourquoi le sous-continent est-il « libre » de ce virus présenté par l’OMS comme quasi pandémique ? La presse latino-américaine en fait un élément de préoccupation quotidien, et suit à la trace la progression du mal, pays par pays. L’Argentine et l’Uruguay ont été particulièrement sensibilisés par sa brutale progression en Italie. Les deux pays comptent en effet une importante communauté d’origine péninsulaire et donc aussi beaucoup de binationaux résidant entre deux pays. Un arsenal de mesures préventives a été progressivement mis en place du Rio Bravo à la Terre de Feu. Au cas où.

Les nationaux résidant en Chine et en Corée ont été rapatriés par les gouvernements qui en avaient les moyens matériels. Le Brésil et la Colombie ont ainsi dépêché des aéronefs militaires, avec dans l’un 34 Brésiliens et dans l’autre 14 Colombiens. D’autres ont mutualisé leurs efforts. Dix ressortissants mexicains sont montés dans le premier avion envoyé à Wuhan par la France et ont passé leur quarantaine sur la Côte d’Azur. Des ressortissants latino-américains — huit Argentins, deux Costariciens, cinq Dominicains, cinq Équatoriens, un Panaméen et quatre Salvadoriens — ont utilisé un avion ukrainien, où à Kiev ils ont été accueillis par des manifestants qui ont jeté des pierres sur leur autobus.

Divers aéroports ont mis en place des systèmes de contrôle pour les voyageurs en provenance d’Asie et d’Italie, à Buenos Aires en particulier, où décollent et atterrissent de nombreux avions en provenance ou en direction de Rome. Mais aussi à Santiago du Chili, où tout passager en provenance d’Asie doit remplir un formulaire particulier. Tous n’ont pas encore pris de décision à ce sujet, au Paraguay en particulier en dépit des injonctions du parlement.

Les hôpitaux sont-ils prêts à faire face à toute éventualité ? 29 laboratoires, ce qui est particulièrement modeste pour l’immensité latino-américaine, étaient le 21 février, selon l’OMS, équipés et aptes à répondre au défi du coronavirus. Mais petit à petit, un certain nombre ont été mis en capacité d’agir. Le Panama s’est déclaré « en état d’urgence sanitaire » le 30 janvier, la Colombie a mis au point un test de détection le 4 février, le Chili s’est déclaré « en alerte sanitaire » le 6 février, le Brésil a suivi, et le Mexique a très vite mis au point un protocole de diagnostic utilisé par 32 laboratoires.

Officiellement donc, il n’y a pas de malades atteints du coronavirus en Amérique latine, à l’exception de ressortissants argentins, chiliens et colombiens infectés en Chine, en Corée ou au Japon. En revanche, plusieurs dizaines de cas suspects ont fait ou font l’objet d’une attention médicale spéciale en Bolivie, au Brésil, au Chili[1], à Cuba, en Équateur, au Honduras, au Mexique, au Paraguay, au Pérou et en République dominicaine.

De quoi sera fait l’avenir ? Sans doute de la résolution d’une inconnue scientifique. Pourquoi l’Amérique latine a-t-elle jusqu’ici été épargnée par la quasi-pandémie ? Alors que dans le passé elle a été gravement affectée, par exemple en 1991 par le choléra, débarqué à Chimbote au Pérou, par des rats montés à bord d’un bateau à Singapour[2]. Chacun y va de son hypothèse et aucune n’est vraiment satisfaisante.

L’hypothèse climatique est assez souvent avancée. Le virus craindrait la chaleur ce qui expliquerait que l’Amérique latine comme l’Afrique soit préservée, mais le cas signalé au Caire en Égypte relativise l’argument. Qui plus est, l’Amérique latine est climatiquement très diverse : plusieurs capitales de la zone équatoriale et intertropicale sont des villes tempérées, d’altitude, comme Bogotá, La Paz, Mexico et Quito. Il y a ensuite un cône sud tempéré et froid, en Argentine et au Chili.

Le réseau aérien Chine/Amérique latine est embryonnaire. Seul le Mexique a, depuis 2018, une liaison régulière avec Pékin, opérée par la compagnie Hainan Airlines. L’argument ici encore est de valeur relative. Les correspondances, aux États-Unis ou en Europe, permettent des communications, qui bien que triangulaires, sont assez fluides. D’autant plus que la densité des échanges de toute nature entre Chine et Amérique latine génère des flux d’affaires, d’étude, touristiques importants.

L’angoisse de l’inconnu et de l’inexpliqué a généré trois types de réactions, coexistant avec les précédentes, d’ordre sanitaire.

Certains minimisent le danger, et font valoir que dans l’immédiat, la dengue, la malaria et la rougeole sont les risques sanitaires les plus significatifs. « Il y a des virus autrement plus mortels que le coronavirus », en conclut le quotidien « El Colombiano ». Commentaire validé par le journal argentin, « Perfil » : « il y a », pouvait-on lire le 25 février dans ses colonnes, « la menace, réelle, de la rougeole et de la dengue ». Effectivement, les cas suspects détectés se sont révélés, pour l’instant, porteurs d’autres maladies comme la dengue ou l’hépatite B. D’autres commentaires font état des incidences négatives pour l’économie et le commerce de cette crise sanitaire mondiale. Les volumes de viande exportés par l’Argentine vers la Chine auraient chuté de 30 % en janvier. Certaines monnaies comme le peso colombien auraient perdu de leur valeur. Les pays ayant des rapports commerciaux étroits avec la Chine, à savoir le Brésil, le Chili, le Pérou, subissent le contrecoup de la fermeture temporaire de nombreuses entreprises chinoises. En revanche, au Pérou, la crise sanitaire chinoise a bonifié les exportations de masques protecteurs, selon le ministre du Commerce extérieur et du Tourisme, Edgar Vásquez.

Le racisme antichinois ou la xénophobie, enfin, ont fait leur apparition. Les autorités paraguayennes ont interdit de sortie la communauté chinoise, ou d’origine chinoise, et ce, en dépit du fait que le Paraguay ne reconnaît pas la Chine-Pékin, mais Taïwan. Au Venezuela, le président de la commission santé de l’Assemblée nationale, José Trujillo, a émis un commentaire sous forme d’avertissement, « il est probable que le coronavirus entre au Venezuela avec les migrants chinois ».

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[1] Ils seraient au Chili 260 selon le ministre de la Santé, in « La Nación », 25 février 2020

[2] Voir L’Année stratégique 1992, carte dans le chapitre Amérique latine
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