ANALYSES

L’Espagne et ses contentieux territoriaux : le Pays basque en dialogue électoral

Tribune
18 février 2020


Les électeurs basques d’Espagne vont renouveler leur parlement le 5 avril prochain. L’intensité et la permanence de la question catalane ont fait oublier la complexité du Lexicon régional espagnol. Depuis l’adoption de la Constitution démocratique de 1978, trois ans après la mort du dictateur, Francisco Franco Bahamonde, l’Espagne est une nation de nationalités, reconnaissant des droits excédant la norme commune, à trois entités historiques, dotées de statuts particuliers, la Catalogne, la Galice, le Pays basque[1].

Il y a quelques années la Une des médias ciblait le Pays basque. L’ETA (Euskadi Ta Askatasuna – Pays basque et liberté) assassinait policiers, gardes civils, militaires et membres de formations centralistes (Parti populaire et PSOE). Puis, depuis 2011 et la cessation d’actions terroristes par ETA, suivi par la dissolution[2] de cette organisation, le Pays basque est tombé dans l’oubli. Les caméras se sont tournées vers l’Est, vers la Catalogne dont les autorités sont entrées en dissidence indépendantiste.

La société des images a ses raisons. Les rouages de la politique espagnole, spectaculairement grippés en Catalogne, permettent de comprendre le mouvement de caméra. Pour autant le Pays basque est-il un angle mort politique ? La fin d’ETA a-t-elle eu pour conséquence la disparition de toute revendication indépendantiste ? Le centralisme madrilène a-t-il définitivement écrasé le nationalisme basque ? Le silence médiatique est-il le reflet de cette réalité ? Comment comprendre le bruit indépendantiste catalan, et l’apparente normalité basque ? Quel est donc le contexte de la votation organisée au Pays basque dans quelques semaines ?

Pour répondre à ces questions, la radicalité et la modération en chassé-croisé, basques et catalanes, méritent examen. Pendant des années, la droite nationaliste catalane, Convergence et Union (CiU)-, a défriché une voie élargissant au maximum l’autonomie catalane, dans le cadre institutionnel de la transition démocratique espagnole. Négociant alternativement avec le parti dominant le parlement espagnol, socialistes (PSOE) ou conservateurs du Parti populaire (PP), selon les législatures, tantôt une rallonge budgétaire, tantôt de nouvelles compétences. Au même moment, la vie politique basque était contrainte par la violence indépendantiste d’ETA et les contre-mesures policières de l’État espagnol.

La fin du protagonisme de l’organisation terroriste a libéré la parole, ouvert d’autres possibles basques, jusque-là écartés. Le nationalisme est devenu un mode d’expression politique comme les autres, qui, en condamnant le recours à la violence et à la radicalité, acceptant les institutions telles qu’elles sont, à Madrid comme à Vitoria (capitale de la Communauté autonome basque), a pu proposer une autre façon de s’affirmer différent. Cette démarche a facilité aussi l’évolution de la gauche non nationaliste, et la légitimité d’un dialogue avec le nationalisme.

Le fiasco de la stratégie du refus et de la radicalité imposés pendant plus de 34 ans de vie démocratique par ETA, a purgé les débats. Personne aujourd’hui au Pays basque ne revendique le recours à la désobéissance institutionnelle, et encore moins à la violence. Les formations « centralistes » bien sûr, le Parti nationaliste basque aussi, mais encore désormais les militants des formations sous la tutelle politique d’ETA, la plus connue d’entre elles ayant été Herri Batasuna (Union populaire), et celle qui les accueille actuellement Bildu (Réunir). La ligne de partage existe encore : elle oppose PNV et Bildu sur la mémoire de ces années de plomb, tandis que le futur des détenus d’ETA, ultime reliquat du drame basque, les rapproche.

Ce contexte post 2011 a civilisé les débats. À l’exception du Parti populaire, mais les choses pourraient évoluer[3], le dialogue a pris le dessus sur l’invective. Le PNV, parti nationaliste basque, parti de tradition démocrate-chrétienne, est le principal bénéficiaire de cette situation. Il avait su maintenir la priorité du dialogue, de la guerre civile (1936/1939) aux années noires de la violence etarra. En s’associant au Parti socialiste, dans le gouvernement de l’exil, comme après l’adoption d’un statut d’autonomie en 1980, pour administrer le Pays basque. Ce qui ne l’empêche pas de négocier sur certains points avec Bildu ou Podemos.

Mais la centralité du PNV vient aussi de son inventivité institutionnelle, de la modernité de ses propositions démocratiques et nationalistes, fruit d’une culture politique forgée par de longs épisodes d’intolérance : la guerre civile, la dictature franquiste, les injonctions brutales d’ETA. Il se dit souverainiste, tout en considérant qu’il s’agit là d’une ambition lointaine, « les électeurs n’étant pas mûrs », selon Aitor Esteban, son porte-parole au Congrès espagnol. Ce souverainisme ne passera pas par la séparation et l’indépendance, options datées et dépassées pour Iñigo Urkullu, Président du gouvernement. « Parler d’indépendance au XXIe siècle », a-t-il déclaré en 2016, « c’est parler des images du passé ». Le souverainisme moderne passe par un élargissement progressif des compétences de l’autorité basque, négociée avec Madrid, parallèlement à un approfondissement de l’Union européenne qui joue un rôle d’égalisateur entre États et régions, en captant par délégation des pouvoirs régaliens (monnaie, circulation des personnes). Iñigo Urkullu, encore, à ce sujet, a déclaré la chose suivante : « Plus de 80 % de la législation de chaque pays est une transposition de directives européennes. C’est pour cela que nous regardons vers l’Europe quand nous parlons de souveraineté ». Ce que le PNV a synthétisé en parlant au final d’une dynamique porteuse de participation à un État espagnol plurinational dans une Confédération européenne.

La stratégie a fait preuve jusqu’ici d’une certaine efficacité. Le PNV vient systématiquement au secours des majorités nationales espagnoles en difficulté, qu’elles soient du PP ou du PSOE, en échange de compétences ou d’une ligne budgétaire. Bon élève européen, les portes lui sont ouvertes à Bruxelles, et le gouvernement central ne voir rien de répréhensible dans les déplacements internationaux du Lehendakari (Président du gouvernement basque). Pas plus que dans les accords signés avec la voisine Navarre, historiquement revendiquée comme basque par les nationalistes, et dirigée par une socialiste, alliée à Bildu et au PNV locaux.

En conformité avec ces options le PNV a tenté de convaincre ses « amis » catalans, en 2017, de PDeCAT (Partit Demócrata Europeu Català), d’inscrire ses ambitions souverainistes dans un cadre constitutionnel. D’abandonner donc l’unilatéralité indépendantiste et de privilégier en dépit des difficultés la voie du dialogue, comme l’ont fait les Québécois au Canada et les Écossais au Royaume-Uni. Cette démarche, qui a pu prendre la forme d’une tentative de médiation du Lehendakari a échoué. Évitant toute manifestation publique de désaccord le PNV a suspendu en 2019 son alliance électorale avec CiU/PDeCAT pour les élections européennes. Il a publiquement regretté le commentaire de Carles Puigdemont, ex-président de la Généralité, sur la non-suspension de l’autonomie basque grâce, selon lui, à la dissuasion d’ETA. Commentaire qualifié, « de malheureux et impertinent » par le porte-parole du gouvernement basque.

La voie du dialogue avec Madrid est en Catalogne aujourd’hui d’actualité. Proposée par le gouvernement de coalition PSOE/Podemos, soutenu sans participation par le PNV. Elle n’est pas pour autant dénuée de cactus, en raison de la fragmentation des indépendantistes catalans en trois familles, PDeCAT, ERC (Gauche républicaine catalane), CUP (Candidature d’Unité populaire). Mais aussi des inquiétudes des autres Communautés autonomes espagnoles qui ont toujours considéré Basques et Catalans comme les enfants gâtés de la « régionalisation ». Au point, à la veille de la consultation basque, dans la logique des listes étroitement régionales présentées aux dernières élections générales en Cantabrique et à Teruel, de le manifester bruyamment dans la rue le 16 février 2020, dans la province de León.

 

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Rappel de la composition du Parlement basque sortant : 
PNV : 28
EH/Bildu : 18
Elkarrekin Podemos : 11
PSE-EE : 9
PP : 9




[1] La Communauté autonome d’Andalousie a rejoint ce groupe en 1982

[2] Le 3 mai 2018

[3] Comme le démontre le conflit existant entre la direction du PP, et sa fédération basque
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