ANALYSES

L’avenir du Hirak algérien : enjeux et perspectives de sortie de crise

Tribune
5 février 2020
 


L’avenir du Hirak algérien fait débat après près d’un an de mobilisation : le débat est nourri par le passage en force du pouvoir lors de l’élection présidentielle de décembre et ravivé par la chronique du journaliste Kamel Daoud qui constate l’échec du mouvement de protestation dans un article publié dans Le Point. Il est tout à fait légitime de questionner l’avenir du mouvement, ses acquis et son aboutissement. En revanche, porter un jugement rapide et définitif sur son échec est soit naïf, soit malintentionné. On avait fait le même procès aux révoltes arabes de 2011 dès les dérives sécuritaires en Libye et en Syrie qui, pourtant, résultaient plus de l’intervention de puissances étrangères que de la mobilisation populaire. Qui peut aujourd’hui nier la naissance en Tunisie d’une première démocratie dans la région, engendrée par le printemps arabe ?

D’un point de vue sociologique, on ne peut évaluer un mouvement populaire sans l’inscrire dans le temps long, pour comprendre son origine, sa nature et son aboutissement. Le Hirak est le résultat d’une mutation profonde de la société algérienne : l’éveil d’une proportion croissante d’une classe moyenne éduquée, accompagnée par les nouvelles technologies, internet et les réseaux sociaux qui jouent le rôle de médias alternatifs. Il s’inscrit aussi diachroniquement dans les bouleversements sociopolitiques qui gagnent le monde depuis plusieurs années, comme on peut l’observer dans plusieurs pays en Afrique, en Asie, en Amérique latine et y compris en Europe – à l’instar des Gilets jaunes en France.

Le Hirak algérien a fait preuve d’une maturité politique qui a su bénéficier de l’expérience passée et des leçons tirées de l’histoire du pays et de celle des pays voisins : Tunisie, Égypte, Libye, etc. La maturité politique de la société algérienne est visible dans son passage de la culture d’émeutes — celles d’octobre 1988 par exemple — marquée par des revendications sociales ou l’abstention électorale débouchant sur un rejet radical du système et au contraire aujourd’hui des revendications politiques portées par une mobilisation constante et durable qui s’accompagne de la réappropriation de la rue, des symboles nationaux et culturels, ainsi que de l’histoire du pays par la société civile.

Parler d’échec du Hirak serait faire abstraction de l’ensemble des acquis de l’année précédente, à commencer par la démission de Bouteflika jusqu’à l’incarcération de hauts responsables et de puissants oligarques qui n’auraient jamais été inquiétés sans la pression exercée par le Hirak, bien que beaucoup reste encore à faire. Le mouvement a réussi à briser les murs de la peur et du silence et à créer une nouvelle dynamique qui force le pays à sortir de l’immobilisme politique qui le paralysait depuis plusieurs décennies.

Nul n’ignore que l’absence de réponse aux revendications légitimes du Hirak et le déni d’une transition démocratique pérenniserait l’immobilisme du système politique et risquerait de transformer la société civile en bombe à retardement qui pourrait exploser à tout moment, d’autant que la situation économique du pays est d’une telle fragilité qu’elle nécessite une politique d’austérité, dont l’arrêt progressif de la subvention par l’État des produits de base : une mesure qui pourrait accélérer l’inflation et faire monter la colère des Algériens. Les manifestations dégénérant en émeutes au Liban faute de réponses concrètes devraient alerter les autorités algériennes sur les risques encourus.

L’instabilité régionale que risque d’aggraver le conflit libyen et la guerre d’influence que se livrent les puissances en Afrique constituent pour l’Algérie un problème majeur, avec des conséquences sécuritaires, économiques et géostratégiques lourdes. Le règlement de la crise politique devient ainsi une condition sine qua non pour renforcer la stabilité du pays afin de pouvoir faire face à tous ces défis. Cette crise entrave également l’ambition d’Alger de jouer un rôle d’acteur régional incontournable. Par conséquent, la transition démocratique n’est pas seulement une question de droits humains et de liberté, c’est également une exigence sécuritaire et géostratégique.

L’élection du 12 décembre portant Abdelmajid Tebboune au pouvoir apporte, sans doute, une stabilité relative, permettant à l’institution militaire de mieux assurer la sécurité nationale et régionale et au pays de revenir sur la scène internationale après plusieurs années d’éclipse, notamment sous les deux derniers mandats de Bouteflika. Mais la crise est loin d’être réglée, ce qui pourrait constituer un handicap majeur à moyen et à long terme, d’autant que la contestation populaire se poursuit. Cette crise risque de fragiliser diplomatiquement le pays et de dissuader l’investissement local et étranger, indispensable pour créer des richesses et de l’emploi et sortir le pays de sa dépendance à la rente pétrolière.

La révision de la Constitution annoncée ne suffira pas non plus à apporter le changement. Bien qu’une nouvelle Constitution puisse limiter notamment certaines dérives de l’exécutif, les réformes institutionnelles ne suffiront pas à changer la situation ni à éradiquer les fléaux qui gangrènent le système politique algérien. Car l’immobilisme politique, la corruption et le clientélisme sont souvent le résultat de pratiques officieuses et d’une culture de gouvernance bien ancrées dans les différentes institutions de l’État algérien.

Rappelons que les réformes institutionnelles lors de la transition démocratique de la fin des années 1980 et la Constitution de 1996 — visant à créer un État moderne et démocratique — n’avaient pas évité les dérives que connaît le pays, notamment sous le règne de Bouteflika, et qui culminent dans la crise actuelle. La loi relative à la prévention et à la lutte contre la corruption, adoptée en 2014, n’avait pas non plus empêché ce fléau qui a affecté le système jusqu’au plus haut niveau de l’État. Le contrôle de la sphère économique par l’État et la concentration du pouvoir en sont les causes principales.

Il importe ainsi de souligner que seul un renouvellement générationnel de toute la classe politique serait capable de modifier les rapports de forces et de sortir le pays de l’immobilisme qui paralyse différents secteurs. C’est pourquoi le Hirak est salutaire pour le pays dans la mesure où il a créé une nouvelle dynamique qui apporte un changement en profondeur du système politique algérien. Si le mouvement n’a pas pu exercer une pression assez importante pour imposer un changement radical — par l’installation d’une Constituante comme le réclament certains collectifs — il est sûr que ses revendications s’imposeront progressivement tôt ou tard. L’enjeu des élections législatives et locales mérite ainsi d’être souligné : elles seront déterminantes tant pour l’avenir que pour l’efficacité du mouvement.

Une participation massive des militants du Hirak aux deux élections permettra au mouvement de protestation d’élire ses propres représentants dont personne ne pourra contester la légitimité démocratique et constitutionnelle. Il importe de souligner aussi que le dépouillement lors des élections municipales se fera au niveau local, ce qui devrait permettre d’éviter toute tentative de trucage par telle ou telle faction reflétant la logique clanique au sommet. De plus, l’élection de plusieurs centaines de nouveaux maires et députés issus de la mobilisation actuelle devrait leur offrir un soutien juridique et financier leur permettant de créer de nouvelles structures politiques ou de renforcer les partis d’opposition existants.

Le pouvoir pourrait lui aussi se saisir de cette échéance intermédiaire pour répondre aux revendications de la société civile, sans pour autant remettre en cause sa légitimité. D’ailleurs, soumettre la révision constitutionnelle au vote du parlement actuel — dominé par les mêmes partis politiques (FLN, RND, MSP, MPA, etc.) issus du « pouvoir Bouteflika » et qui ont validé de multiples révisions de la Constitution précédente — serait absurde. L’élection d’une nouvelle Assemblée devrait se faire en amont avec la révision constitutionnelle pour lui donner plus de légitimité. La Constitution porte un projet de société qui devrait émaner d’un débat serein avec des représentants légitimes de la société civile.

Comme les prochaines élections législatives et locales n’auront lieu qu’en 2022, les dirigeants actuels devront prendre des mesures radicales qui consistent à dissoudre le parlement et l’ensemble des partis qui ont fait partie de la coalition politique de Bouteflika et dont les responsables sont impliqués dans les affaires de corruption, notamment le FLN et le RND qui ont des réseaux très influents à différents niveaux de l’Administration, des syndicats et des entreprises publiques.

Enfin, face aux défis actuels et futurs qu’imposent les bouleversements géopolitiques en Afrique et dans la région MENA, seuls les pays jouissant d’une réelle stabilité politique pourraient résister. Répondre favorablement aux revendications du Hirak par une transition démocratique et une politique libérale, permettrait à l’État de profiter de l’élan et de l’enthousiasme produits par la mobilisation actuelle pour redynamiser le pays tant sur le plan politique qu’économique et social. L’admiration suscitée par le Hirak algérien à l’international serait même un atout diplomatique pour Alger.
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