ANALYSES

Microsoft, maître du cloud de l’armée américaine

Tribune
4 novembre 2019


Le département de la Défense vient d’accorder à Microsoft un gigantesque contrat de cloud computing de plusieurs milliards de dollars. Quels enjeux se cachent derrière l’attribution d’un tel contrat ? Qu’est-ce qui a motivé le Pentagone à recourir à un seul prestataire pour gérer l’informatique en nuage de l’armée américaine ?

Depuis plus d’un an, de grandes firmes numériques américaines se livrent une bataille féroce pour remporter le Joint Enterprise Defense Infrastructure program (JEDI), le contrat le plus lucratif de l’histoire du Pentagone, évalué à dix milliards de dollars sur dix ans. Lors de son audience de confirmation devant le Congrès, le CIO du Pentagone, Dana Deasy, a expliqué avoir mesuré la nécessité pour le département de la Défense (DoD) d’acquérir une infrastructure et des solutions de cloud computing unifiées après son voyage en Afghanistan. Sur place, les soldats américains ont recours à trois systèmes distincts pour : 1°) trouver les informations dont ils ont besoin afin d’identifier leurs adversaires ; 2°) décider des actions à mener ; 3°) déterminer l’emplacement des effectifs et des infrastructures alliées sur le terrain. Le JEDI pourrait résoudre ce problème en intégrant des données non classifiées, classifiées et top secrètes dans un seul environnement accessible aux militaires.

Pour le dire simplement, le JEDI est censé permettre aux combattants d’accéder plus rapidement à l’information, rassembler les données et développer des outils à base d’intelligence artificielle (IA) dans une seule et même plateforme. Les données issues des différentes agences et organisations, militaires commeciviles, devraient alors être accessibles et analysables à partir d’un seul cloud, alors qu’aujourd’hui, le Pentagone s’appuie sur plus de 500 environnements pour gérer ses données. Cet éparpillement des données collectées à travers différents capteurs (drones, satellites, etc.) interdit toute utilisation efficace des technologies d’IA.

La dissémination des données du Pentagone pose d’importantes difficultés, d’autant que le gouvernement a fait du développement de l’IA un enjeu de sécurité nationale. Sans données consolidées, le Joint Artificial Intelligence Center (JAIC) du Pentagone et des programmes comme le Project Maven, destinés spécialement à développer les outils d’intelligence artificielle pour le DoD, voient une grande partie de leurs efforts voués à l’échec. Dans le meilleur des cas, cela nécessite d’aller récolter les données auprès de toutes les organisations et de mettre à jour les modèles sur le terrain, site par site.

Par ailleurs, plusieurs inconnues demeurent. Le modèle de collecte et de gestion des données en silo risque de se perpétuer, chaque structure souhaitant garder la main sur ses données propres. En outre, toutes ces données sont de natures différentes et ne conviennent donc pas nécessairement à un seul fournisseur cloud, c’est pourquoi certains (notamment des concurrents de Microsoft comme Oracle et IBM) ont plaidé en faveur d’un cloud hybride, pour exploiter toutes les données existantes où qu’elles se trouvent, et ainsi éviter de devoir les transférer dans un seul répertoire de données centralisé. Si la solution du cloud unique est maintenue, le DoD sera contraint d’identifier l’emplacement de toutes les données, de revoir les exigences en matière de contrôle d’accès et de partage de ces données.

La surprenante victoire de Microsoft sur Amazon

Rien ne laissait présumer que Microsoft remporterait ce contrat, le grand leader étant Amazon (AWS), qui capte près d’un tiers du marché mondial du cloud, devant Microsoft Azure (16,8 %) et Google Cloud (8,5 %). Au début de l’année, Microsoft avait néanmoins déjà remporté un contrat de 1,76 milliard de dollars sur cinq ans pour fournir des « services d’entreprise innovants » à la communauté du renseignement, ce à quoi était parvenu Amazon, en 2013, avec un contrat cloud de 600 millions de dollars.

La victoire de Microsoft n’est pourtant pas une surprise totale. Au fil des mois, l’entreprise fondée en 1975 par Bill Gates et Paul Allen a rempli les conditions de sécurité les plus élevées du gouvernement pour son application mobile Outlook, permettant ainsi aux employés de la Cloud Community du gouvernement américain (GCC) et du DoD de l’utiliser. Microsoft a développé un certain nombre d’outils qui ne laissent pas le personnel du Pentagone indifférent, comme Azure Stack, une gamme de cloud privés et portables que les militaires peuvent utiliser n’importe où : un outil très utile pour les missions sur le terrain lorsque les communications avec un serveur cloud sont susceptibles d’être interrompues.

La réussite de Microsoft n’est sans doute pas exempte non plus de considérations politiques. Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, est également le propriétaire du Washington Post, dont la ligne éditoriale déplaît manifestement à Donald Trump. La semaine passée, la Maison-Blanche a même annulé son abonnement et encouragé les agences gouvernementales à suivre son exemple. Plus délicates encore, les révélations de l’ancien secrétaire à la Défense, John Mattis qui, dans son dernier ouvrage, Holding the Line : Inside Trump’s Pentagon with Secretary Mattis, affirme que le président américain aurait exigé, à l’été 2018, qu’il évinçât Amazon de la course au contrat JEDI.

Bien que les circonstances exactes de la victoire de Microsoft demeurent floues, une chose est sûre néanmoins : les sommes colossales dépensées par ces entreprises pour influer sur le cours de l’action publique ne font pas tout. Autrement, Amazon, qui a dépensé plus de 25 millions de dollars en lobbying auprès du gouvernement et du Congrès, entre 2018 et novembre 2019, aurait sans doute remporté la mise. Avec 17,43 millions de dollars dépensés sur la même période, Microsoft réalise une jolie opération.
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