ANALYSES

Manifestations au Liban : une révolution de la dignité

Tribune
25 octobre 2019


Cela fait maintenant une semaine que des manifestations d’une ampleur considérable ont lieu au Liban. Dépassant les communautarismes habituels et sans meneurs visibles ou de structures politiques porteuses, qu’est-ce qui anime les manifestants ? Le point de vue de Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS.

Ce mouvement de manifestations est d’une ampleur considérable. A-t-on déjà vu un tel évènement dans l’histoire récente du pays ?

Non seulement nous n’en avons pas vu dans l’histoire récente du Liban, mais nous n’avons eu aucun évènement de cette ampleur depuis la création de l’État du Grand Liban, le 1er septembre 1920. Depuis près d’un siècle, le Liban a connu de nombreux tourments : guerre civile, bouleversements, occupations étrangères…, mais c’est la première fois que l’on voit, du Nord au Sud, des manifestations dans toutes les villes libanaises qui transcendent les traditionnels clivages politiques communautaires. Nous sommes en train d’assister à l’émergence d’un citoyen libanais : des hommes et des femmes qui réclament un État civil suffisamment fort et impartial pour garantir leurs droits les plus élémentaires.

Jusqu’à aujourd’hui, malgré son ampleur, ce mouvement reste plutôt bon enfant et festif, dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler les révolutions arabes en Égypte et en Tunisie dans leurs premières phases. Nous sommes encore dans une phase euphorique où tout semble possible, même si tout le monde est conscient que des risques énormes continuent de peser sur ce pays. Il ne faut pas bouder notre plaisir ; nous voyons aujourd’hui une fraternisation entre des Libanais de tous les horizons, qui ont pris conscience que leur souffrance n’était pas uniquement individuelle et qu’ils formaient une majorité silencieuse qui en avait véritablement assez.

Il ne s’agit pas uniquement d’une protestation contre l’augmentation des taxes, il s’agit du soulèvement d’un peuple pour sortir d’un système politique sclérosé et pour tenter de mettre à bas un système politique oligarchique fondé sur un partage du gâteau entre six ou sept leaders communautaires sans foi ni loi.

Le Premier ministre Hariri a annoncé qu’il pourrait démissionner si les réformes qu’il propose étaient entravées. Ces manifestations peuvent-elles mener à un véritable changement de gouvernement à terme ? Quelles sont les forces politiques qui pourraient tirer profit d’une éventuelle démission ?

Les réformes annoncées en fanfare par le Premier ministre sont en grande partie des annonces destinées à gagner du temps et à apaiser quelque peu la colère populaire, mais de l’avis unanime des économistes libanais, elles ne tiennent pas la route. Il s’agit d’un inventaire de mesures sans aucun engagement et aucune précision sur la façon dont ces réformes devront être menées. Par ailleurs n’est pas tant le message qui est contesté, c’est l’émetteur : ce gouvernement a perdu toute crédibilité, quand bien même il présenterait un projet particulièrement ingénieux validé par les meilleurs experts, tout ce qui sort de la bouche de cette classe politique libanaise est rejeté par l’opinion publique. Le gouvernement n’est plus audible.

Ces manifestations pourraient donc mener à un changement de gouvernement, les manifestants semblent déterminés à ne pas laisser passer cette nouvelle occasion de changer un système qui les oppresse depuis longtemps. Toutefois, la bataille ne sera pas aisée, trois forces politiques considérables continuent de vouloir le maintien de ce gouvernement : le Premier ministre Saad Hariri, le courant du président de la République Michel Aoun et le Hezbollah de Hassan Nasrallah sont tous les trois partisans d’un maintien de ce gouvernement. Il y a donc un véritable clivage horizontal au Liban, entre une base populaire, y compris une partie de celle qui soutenait précédemment ces partis au pouvoir, et une élite politique de plus en plus autiste, déconnectée des réalités et qui s’accroche au pouvoir.

À ce stade, il n’existe pas d’alternative politique claire, ce mouvement est extrêmement riche : beaucoup d’idées et de groupes issus de la société civile, des milieux ruraux et ouvriers émergent et sont en train de se faire entendre, mais il n’existe pas de plateforme commune ou de leaders.

Au-delà des taxes et de la situation économique du pays, les manifestations ont-elles des revendications politiques plus profondes ? Ces mouvements de contestation peuvent-ils s’apparenter à ceux qui ont eu cours dans le reste du monde arabe ?

Ces mouvements dépassent largement la question de la fiscalité et de la crise économique, même si cela a bien évidemment été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le malaise est bien plus profond : c’est un rejet d’une caste politique qui se perpétue depuis des décennies et qui a fait main basse sur les richesses de l’État. Il y a beaucoup de similarités avec les débuts des révolutions arabes de 2011 : il s’agit de mouvements spontanés, issus de toutes les catégories sociales, avec une forte participation de la jeunesse, mais aussi une forte participation des femmes. Ils ne sont pas fondés sur des revendications communautaristes ou identitaires, mais plutôt sur des revendications économiques et sociales, le refus de l’arbitraire et de l’humiliation. Ce sont des révolutions de la dignité avant même d’être des révolutions pour la démocratie.

Cet aspect est également intéressant, car c’est peut-être de cela que naissent énormément de traits d’humours qui circulent sur les réseaux sociaux, un autre point commun avec les autres révolutions arabes. Romain Gary disait : « L’humour est une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive. » Quand on écrira l’histoire de ces révolutions en Tunisie, en Égypte et aujourd’hui au Liban, on s’attardera beaucoup sur cet aspect festif, sur les nombreux traits d’esprit qui circulent, sur WhatsApp, réseau qui a déclenché la crise lorsqu’un ministre a annoncé qu’il imposerait une taxe supplémentaire sur son utilisation.

Un autre point commun avec les révolutions arabes de 2011, c’est le fait que ce sont des révolutions acéphales, sans leaders, cela est un avantage qui pourrait devenir un inconvénient. Dans un premier temps, le fait qu’il n’y ait pas de leaders est positif et permet de rompre avec cette idée prégnante de l’homme providentiel dans le monde d’aujourd’hui ; chaque citoyen peut se sentir acteur du jeu politique et non pas simple suiveur. Toutefois, le côté acéphale de la révolution peut devenir handicapant lorsqu’il s’agira de transformer l’essai lorsqu’arriveront les échéances électorales. Les partis politiques existants ont des appareils, des financements et des leaders qui conservent un certain niveau de popularité malgré tout, donc le grand défi des réformateurs sera de structurer leur mouvement et d’unifier leurs structures et les revendications. Ce ne sera pas chose aisée dans un pays ou les égos et les querelles de clocher viennent parfois ruiner les plus belles espérances.  À ce stade, les risques de dérive demeurent énormes, mais même si l’avenir pourrait être très sombre, je voudrais quand même conclure en reprenant la formule d’Hegel saluant rétrospectivement 1789, « ce fut un splendide lever de soleil… ».
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