ANALYSES

Gouvernement italien : une nouvelle version de la politique ?

Tribune
30 août 2019
Par Fabien Gibault, doctorant en didactique, professeur vacataire à l'Université de Turin, spécialiste de l'Italie
 


Les élections de 2018 n’avaient pas donné de majorité nette et avaient annoncé la fin d’un système bipolaire gauche-droite. Malgré cette difficulté, l’Italie a su trouver des solutions, les partis ayant tout simplement changé leur manière de concevoir leur travail législatif. Moins campé sur leurs positions, chaque parti cherche ainsi le consensus avec leurs ennemis d’hier pour faire passer les lois qui leur semblent les plus importantes.

Plus de partis, mais des mouvements : les 5 Étoiles comme modèle

Cette nouvelle configuration de gouvernement, fait de partis opposés, montre que le concept de parti « intransigeant » n’a plus vraiment sa place dans le paysage politique italien. L’alliance giallorossa, Mouvement 5 Étoiles-Parti démocrate, qui vient de voir le jour en est la preuve. Il y a encore peu le secrétaire du Partito Democratico, Nicola Zingaretti, refusait pourtant catégoriquement tout consensus. Il a aujourd’hui cédé sur plusieurs points, notamment la nomination de Giuseppe Conte comme Président du Conseil. C’était l’unique solution pour la formation mixte autour d’un contrat de gouvernement, pas une coalition à proprement parler donc. Cette nuance est primordiale pour comprendre la dynamique politique créée lors de cette dernière année en Italie. Les diverses entités politiques ne cherchent plus à appliquer à la lettre leur programme, mais sélectionnent plusieurs points (symboliques ou importants selon eux) pour la création d’un contrat mélangeant les objectifs de chacun.

Ce système impose donc un accord entre les partenaires du gouvernement. Nous l’avons vu lors de la première partie de cette législature : la Ligue a voté le revenu de citoyenneté (voulu par Luigi di Maio), tandis que le Mouvement 5 Étoiles a voté favorablement les décrets “sécurité” de Matteo Salvini. Des accords qui peuvent parfois sembler peu cohérents, mais qui sont l’unique solution pour que l’équilibre se forme. Les réformes priment sur l’intérêt des partis. Cette vision est décriée par les opposants de ces administrations hybrides : une façon de sauver la législature plutôt que d’aller voter et ainsi sauver son poste, selon Matteo Salvini (qui oublie qu’il avait fait la même chose il y a quatorze mois…).

Plus facile d’intégrer des tecnici

Ce concept de contrat entre deux partis idéologiquement opposés a l’avantage de ne pas connoter fortement le gouvernement d’une part ou de l’autre. “Un gouvernement qui n’est pas ‘contre’, mais ‘pour’ le bien des citoyens italiens”, a déclaré Giuseppe Conte lors de sa seconde intronisation, ce 29 août 2019, sous forme d’invitation à qui veut participer à un gouvernement positif et ouvert aux propositions de tous. Il ne serait donc pas étonnant de voir dans la nouvelle équipe du Président Conte des tecnici, des experts de leur domaine se mettant au service non seulement du gouvernement, mais également de l’Italie. Il pourrait s’agir d’une version plus légère du gouvernement dit de techniciens de Mario Monti de 2011, qui avait évité une crise économique forte à l’Italie, mais qui fut fortement décrié pour son programme d’austérité ne reflétant pas les désirs du peuple.

Monsieur Conte a également aujourd’hui l’opportunité de rassembler au sein de son gouvernement des membres venant aussi bien du Parti démocrate que du Mouvement 5 Étoiles, tout en intégrant quelques éléments perçus comme “fiables” pouvant rassurer les institutions internationales, notamment sur le plan économique. Il pourra aussi compter sur le soutien de certains groupes parlementaires pour certaines réformes, de nombreux petits partis ayant déjà annoncé leur neutralité et leurs votes “au cas par cas”.

Sous cette nouvelle forme, le gouvernement “Conte Bis” pourrait devenir le “Conte 2.0”, version évoluée et plus équilibrée, avec en son sein moins d’intérêts personnels et plus de coopérations dans les hémicycles. Reste à savoir si les nouveaux membres du gouvernement auront tiré les leçons du premier exercice et auront une idée plus claire des politiques à appliquer.

Les dangers : peu de prospective, encore moins de lignes directrices

L’aspect négatif de cette configuration est que chaque parti ne cherche plus à créer une politique sur les cinq ans de législature, mais d’imposer le plus rapidement possible des points centraux et ainsi satisfaire l’électorat de son camp. Cette situation met donc les plans économiques à moyen et long termes au second plan, tout comme les politiques sociales. Les grandes réformes peuvent être faites, mais elles restent toujours sous le joug d’une possible nouvelle coalition qui pourrait les annuler aussi vite qu’elles ont été votées.

Reprenons l’exemple du decreto sicurezza bis, le décret pour la sécurité de Matteo Salvini. Il fut voté par le Mouvement 5 Étoiles en juillet, mais sera très certainement annulé par ce même mouvement lors des prochains mois, dans le cadre de l’accord avec le Parti démocrate.

Ce nouveau format de parti, sans contours nets ne plaît pas à tous bien entendu. Carlo Calenda, figure de proue des derniers mois du Parti démocrate, a quitté le parti immédiatement après l’annonce de l’entente avec le Mouvement 5 Étoiles. Il en est de même pour le Mouvement de Luigi di Maio : certains députés pensent sérieusement à quitter le Movimento, refusant clairement de collaborer avec ce qu’ils considèrent comme le parti “des banques”. Ces défections des deux côtés, bien qu’attendues, pourraient finir par peser lourd et rendre la majorité rapidement précaire.

Poupées russes des responsabilités

Dans un souci de parité entre les deux partis au pouvoir, le gouvernement précédent avait nommé deux vice-présidents du Conseil. Cette disposition inédite a bien entendu contenté les deux partis, mais éloigne un peu plus les pouvoirs décisionnels des sommets de l’État. Le président de la République est donc garant du président du Conseil, lui-même garant des vice-présidents, eux-mêmes garants du gouvernement. Si on ajoute à ce format les forces régionales fortes, nous avons un morcellement du pouvoir encore plus vaste : il reste donc peu d’espace pour une personne centrale capable de prendre les décisions et représenter l’Italie au niveau international. Giuseppe Conte doit à présent former un nouveau gouvernement et l’idée d’éviter la nomination d’un vice-président du Conseil est étudiée afin que le président du Conseil confirmé dans ses fonctions puisse totalement être dans son rôle de chef du gouvernement sans avoir (trop) de comptes à rendre.

Des résultats encourageants pour la formation du gouvernement

L’annonce de la fin du gouvernement par Matteo Salvini avait immédiatement inquiété les investisseurs et les entreprises italiennes, qui craignaient de voir la bourse de Milan perdre plusieurs points. S’il est vrai que durant les jours de l’annonce une baisse fut notée, depuis le 16 août l’indice boursier italien, le MIB, remonte[1]. La fin du duo Ligue-Mouvement 5 Étoiles a donc été perçue par les marchés comme une nouvelle plutôt bonne. Les évolutions de la bourse sont bien entendu plus complexes, mais il est certain que la fin du binôme Salvini-Di Maio n’a pas effrayé outre mesure les investisseurs en Italie.

Autre information économique intéressante et qui compte beaucoup pour le marché transalpin : le spread Bund-BTP, soit la différence de crédibilité entre les titres allemands et italiens, est très satisfaisant et, depuis le 20 août, continue de surprendre[2]. Si les difficultés économiques de l’Allemagne jouent en faveur de l’Italie, la chute du gouvernement italien ne pénalise pas le pays en tous les cas.

Si l’on regarde donc les chiffres, l’économie italienne est donc plus crédible depuis la crise gouvernementale. L’opinion publique italienne est dans l’expectative, mais ne souhaite pas pour autant d’élections anticipées. Une chance est donc donnée à la nouvelle alliance.

Giuseppe Conte a ainsi à présent quelques jours pour former un gouvernement avec un contrat fiable pour préserver ces données encourageantes. Il a peu de temps pour agir et conserver la confiance des partenaires commerciaux de l’Italie et ainsi pouvoir modifier le document d’Économie et Finances (le DEF). Si celui-ci n’est pas corrigé, une augmentation automatique de la TVA sera appliquée en janvier. Le prochain gouvernement doit donc être avant tout solidaire sur ce sujet afin d’éviter l’augmentation d’une taxe qui irait toucher principalement les classes populaires. Pour mémoire, le salaire moyen dans le Sud de l’Italie est d’environ 1200€ brut/mois (seulement 1000€ brut/mois dans certaines provinces)[3]. Une TVA passant de 22 à 25% serait forcément une très mauvaise nouvelle pour de nombreux foyers.

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Certains experts sont sceptiques et estiment que le gouvernement à venir “ne mangera pas le Panettone” – c’est-à-dire qu’il ne passera pas Noël. Mais cette situation ne conviendrait à personne, sauf aux deux Matteo, Renzi et Salvini, qui espèrent secrètement cette chute afin de reprendre respectivement les rênes de la gauche et de la droite pour une potentielle élection au printemps.

[1] https://www.borsaitaliana.it/borsa/indici/indici-in-continua/dettaglio.html?indexCode=FTSEMIB&lang=it

[2] https://www.borse.it/spread/quotazioni/BTP_BUND/5/giorni

[3] https://www.ilsole24ore.com/art/stipendi-d-italia-ecco-retribuzioni-nord-sud-milano-testa-vibo-valentia-coda-AE09l96E
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