ANALYSES

Le gouvernement italien a-t-il encore un avenir ?

Tribune
17 mai 2019
Par Fabien Gibault, doctorant en didactique, professeur vacataire à l'Université de Turin, spécialiste de l'Italie


En un an, la coalition Mouvement 5 étoiles et Ligue a vu son rapport se détériorer de jour en jour. Mais au-delà des rivalités entre les deux partis anti-système, nous assistons à une inversion des forces : largement en tête l’année dernière, le Movimento 5 Stelle a perdu la confiance d’une partie de son électorat, tandis que Matteo Salvini est en tête dans les sondages. Cette modification du poids politique sème le doute sur le futur du gouvernement jaune-vert, qui semble de plus en plus fragile.

Une politique étrangère conditionnée par la politique intérieure

Ces litiges et attaques constantes entre les deux factions ont forcément un impact sur les relations internationales de l’Italie et les choix que le gouvernement opère. Ainsi, plusieurs points des programmes deviennent des situations bien difficiles à résoudre. Le Mouvement 5 étoiles est entré en conflit ouvert avec la Ligue pour la ligne ferroviaire à grande vitesse entre la France et l’Italie (la TAV). Le Mouvement créé par Beppe Grillo est un fervent opposant à ce chantier public alors que la Ligue souhaite que le projet aboutisse. Les deux leaders ne voulant pas céder, le président du Conseil Giuseppe Conte a dû élaborer un subterfuge pour pouvoir donner une réponse aux institutions françaises qui souhaitaient avoir une idée plus claire de la position italienne. Le président Conte, juriste de formation, a trouvé une solution pour le moins innovante : les appels d’offres pour la conclusion des travaux sont publiés, mais avec un droit de réserve sur leurs applications de 6 mois. Un report de l’échéance qui satisfait les deux partis au pouvoir, mais laisse le partenaire français dans l’expectative jusqu’à (au moins) la fin de l’année. Une situation qui pourrait finir par irriter le gouvernement français et faire perdre gros à l’Italie. La balance commerciale avec la France est positive, il serait donc fâcheux de perdre la confiance des partenaires français à cause de cette « non-réponse ».

Si le litige sur la TAV n’est pas encore résolu, un autre accord a tout de même été signé avec une autre nation : la Chine, grâce au Mouvement 5 étoiles de Luigi di Maio. Ce rapprochement entre les deux pays n’est pas encore clair, le document ratifié est très vague, mais il prévoit une entrée de la Chine dans certains ports italiens en échange du développement des télécommunications sur la péninsule. Dans les faits, les échanges sont encore faibles, l’unique exportation italienne vers la Chine est celle des oranges AOC de Sicile. Pour rappel, la Chine est le premier producteur mondial d’oranges, c’est pour dire si l’arrivée de quelques tonnes d’agrumes compte peu pour le leader économique asiatique.

Les choix stratégiques opérés envers la France et la Chine ne sont en aucun cas le fruit de vraies idéologies. L’annulation de la ligne de train à grande vitesse est un objectif du Movimento 5 Stelle depuis le début. Matteo Salvini a fait le nécessaire pour bloquer cette annulation, et ce très certainement pour plusieurs raisons. La première est de montrer sa supériorité sur Luigi di Maio et prendre la place de leader incontesté dans l’opinion publique. La seconde est de ne pas froisser son électorat principal, celui de la droite et du Nord. Les opposants à la TAV étant (médiatiquement perçus comme) des partisans de gauche, le leader de la Lega veut donner un signal fort à ses électeurs septentrionaux.

L’accord avec la Chine quant à lui a été voulu par Luigi di Maio, pour deux raisons également. La première est pour son électorat au Sud. L’exportation d’un produit symbole de l’Italie méridionale montre à tous son intérêt pour les régions du midi et rassure son électorat. Le deuxième motif de ce choix est tout simplement une réponse à Matteo Salvini et à son opposition au blocage de la TAV. En effet, l’arrivée de la Chine dans les ports italiens (celui de Trieste notamment) ainsi qu’un possible partenariat sur les nouvelles technologies inquiètent les alliés atlantistes de Matteo Salvini, qui se retrouve en difficulté auprès de ses électeurs et des partenaires en Europe.

Deux choix stratégiques importants en Italie, mais tous deux au service non pas du pays, mais des objectifs personnels et électoraux des deux vice-présidents. Le rapport entre M. Salvini et L. di Maio semble à présent plus que tendu. Les deux hommes ne se parlent plus que par tweets interposés avec une escalade des provocations quasi quotidiennes. Le binôme gialloverde attend donc les élections européennes pour se départager. Des élections qui pourraient avoir un impact sur les prochains choix en Italie plus qu’en Europe : les résultats pourraient pousser le gouvernement à la rupture.

Matteo Salvini déjà en campagne

Dans le même temps, la Lega monte en puissance, même dans le Sud. Elle est aujourd’hui à 32% d’opinions favorables et a même obtenu des résultats honorables lors des dernières élections communales en Sicile (fin avril). De plus, la nouvelle relation amoureuse de Matteo Salvini n’est peut-être pas un hasard. Sa nouvelle compagne, Francesca, est la fille de Denis Verdini, député au carnet d’adresses bien fourni et connu pour être un élément décisif lors de la création d’une majorité : les candidats que Monsieur Verdini a soutenus lors des dernières élections (Silvio Berlusconi puis Matteo Renzi) ont gagné. Il y a fort à parier que cette nouvelle liaison de Matteo Salvini n’est donc pas que pour les yeux de cette jeune fille, mais aussi pour l’appui de son nouveau beau-père, lui-même à la recherche d’un soutien politique pour lui éviter la prison (Monsieur Verdini a de nombreux procès en cours). Un échange qui permettrait à Matteo Salvini d’avoir donc tout pour gagner l’élection, dans les urnes et dans l’assemblée.

Luigi di Maio à la recherche d’une sortie par la grande porte

L’autre vice-président du conseil, Luigi di Maio, est donc dans une situation de plus en plus précaire. Il a réussi à faire passer la réforme phare du programme du Mouvement 5 étoiles, à savoir le revenu de citoyenneté, mais au prix de certaines concessions qui n’ont pas plu à ses partisans. Le bassin électoral du Mouvement 5 étoiles est principalement au sud de l’Italie, une alliance avec la Ligue (ex du Nord) a été perçue par certains comme une trahison et un non-respect du principal slogan du Mouvement durant la campagne électorale « mandiamoli tutti a casa » (renvoyons toute la classe politique actuelle à la maison). De plus, l’alliance de convenance avec la Ligue a obligé les députés pentastellati à voter favorablement à certaines réformes du parti souverainiste (sur la légitime défense ou sur la protection juridique de Matteo Salvini) totalement contraires aux principes de base du mouvement fondé par Beppe Grillo. Les électeurs du Movimento se sentent donc trahis par ces choix politiques discordants et n’ont plus confiance en leur leader. Les dernières élections communales en Sicile montrent que le Mouvement 5 étoiles est à la dérive : il a perdu 50% de ses électeurs, passant de quasi 40% à moins de 20%. Luigi di Maio est donc dans une position de faiblesse et pourrait chercher à sortir de ce gouvernement de manière honorable. Il pourrait donc trouver un prétexte (ils sont nombreux) pour indiquer son désaccord avec Matteo Salvini et démissionner au nom d’un principe inaliénable selon la charte du Mouvement. Cette hypothèse est de plus en plus plausible, ce qui montre avec quel fatalisme Luigi di Maio voit son futur.

En cas d’élection, quelles alliances ?

Comme nous l’avons vu précédemment, si des élections anticipées étaient organisées, Matteo Salvini aurait toutes les cartes pour gagner. La Lega pourrait aussi facilement signer une alliance avec Fratelli d’Italia mené par Giorgia Meloni. Bien que ce parti d’extrême droite ne pèse que peu (3 ou 4%), il pourrait faire la différence en cas de résultats plus serrés que prévu.

Reste à savoir quelle stratégie aura la gauche italienne pour tenter de contrer la Ligue. Le nouveau secrétaire du Parti démocrate, Nicola Zingaretti, a porté un nouvel élan à un centre gauche qui semblait enterré : il est aujourd’hui à environ 17% dans les sondages, ce qui était inespéré il y a encore quelques mois. Ce changement de direction pourrait aussi apporter quelques modifications des rapports entre la gauche et le Mouvement 5 étoiles. Certains députés du Partito Democratico ont parlé lors du dernier mois de possibles « votes communs avec le Mouvement 5 étoiles sur certains décrets de loi spécifiques ». Un rapprochement encore timide, mais qui semble être le signe d’une possible grande coalition contre l’extrême droite où l’on pourrait même retrouver Forza Italia de Silvio Berlusconi. Paradoxalement et après 20 ans de guerre dans un système politique bipolaire, le Parti démocrate et Forza Italia pourraient se retrouver du même côté. Toutes ces alliances paraissent assez improbables, mais elles ont toutes déjà été appliquées dans d’autres contextes, au niveau local et régional notamment. Un passage au niveau national serait difficile à concrétiser, mais une coalition centriste agrémentée du Mouvement 5 étoiles (ou une partie du Mouvement) est envisageable. Reste à savoir si cette large entente serait crédible auprès d’un électorat italien qui, bien légitimement, se demande pour qui voter après ce manège de connivences entre tous les partis.

Toutes ces manœuvres peuvent donc faire penser à une possible élection anticipée, mais le calendrier lui aussi est complexe. Si le gouvernement tombe après les Européennes, Matteo Salvini fera tout pour organiser des élections avant décembre afin d’éviter le retour des nombreux Italiens méridionaux dans leur commune de résidence (et de vote) pour les fêtes. Les temps étant courts, il est donc plus probable que ce gouvernement résiste jusqu’à Noël prochain, ce qui permettra aussi à Monsieur Salvini de faire oublier aux Italiens la mise en examen d’un membre du gouvernement et de la Lega, Armando Siri.
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