ANALYSES

Amérique latine, sens des coups de sang de Donald Trump

Tribune
16 mai 2019


L’offensive verbale de Donald Trump contre trois pays latino-américains membres de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour notre Amérique), Cuba, le Nicaragua et le Venezuela, assortie de sanctions économiques, renvoie-t-elle aux batailles de la guerre froide ? Les déclarations parallèles de responsables nord-américains, comme le chef du commandement sud, Kurt Tidd[1], ciblant l’agressivité de la Chine et de la Russie en Amérique latine semblent confirmer l’hypothèse.

Pourtant bien des pièces du puzzle restent inutilisables faute de pertinence. Et donc interpellent l’interprétation première. Donald Trump agit-il en leader du monde libre ? Chine et Russie sont-elles porteuses d’un messianisme marxiste-léniniste à portée universelle ? Comment comprendre les coups de sang et les remontrances de Donald Trump, aux « alliés » de « l’Amérique », qu’ils soient Européens, ou Latino-Américains ?

Le vocabulaire du monde d’hier est bien au rendez-vous. Les libertés et la défense de la démocratie sont les arguments mis en avant pour stigmatiser Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Les rappels critiques au communisme se mêlent à d’autres vocables plus contemporains, présentés comme la version actualisée des « dictatures communistes et socialistes »[2]. Par extension, beaucoup de partis politiques ou de candidats nationalistes ou progressistes, dans divers pays américains, États-Unis compris, sont diabolisés comme communistes ou bolivariens. Donald Trump a ainsi accusé ses adversaires démocrates de « bande de gauchistes », de « socialistes radicaux », qui veulent « faire de notre pays un Venezuela »[3].

Les droits de l’homme et les libertés sont effectivement appliqués avec une flexibilité qui permet la critique dans les trois pays visés par le locataire de la Maison-Blanche. On notera pourtant qu’il ne dit rien de la Bolivie, pays membre de l’ALBA, alors que son président défend à l’extérieur ses alliés cubains, nicaraguayens et vénézuéliens. Et qu’à l’intérieur Evo Morales a décidé de se représenter le 20 octobre 2019, alors que sa Constitution ne le permet pas, et que consultés par référendum le 21 février 2016, les électeurs avaient dit non.

Donald Trump ne dit rien non plus des pays latino-américains sortis des clous démocratiques, du Brésil au Guatemala. Il leur donne même, comme au Honduras le 28 novembre 2018, une certification démocratique. Et encourage les uns et les autres à constituer des alliances et des fronts destinés à restaurer la démocratie dans les trois pays ciblés par sa diplomatie en privilégiant le Venezuela. Mais après tout, pendant la guerre froide la contradiction principale, selon l’ambassadrice de Ronald Reagan à l’ONU, était l’union de tous contre le danger présenté comme plus pressant que faisait peser le Bloc de l’Est. Le rétablissement ou le respect des libertés était renvoyé à une étape ultérieure.

Cela étant dit, on comprend mal que ces pays incités à se regrouper, ce qu’ils ont fait en 2017 en créant le Groupe de Lima et en 2019, Prosur, n’aient pas été accompagnés par les États-Unis. Donald Trump s’est gardé de siéger au côté de ces pays. Mieux ou pire, il se réserve le droit de les bousculer, de les critiquer, voire de les menacer, sur d’autres sujets. Semblant ainsi donner la priorité en certaines circonstances, non plus au monde libre, mais au commerce, à l’économie, au combat contre le trafic de stupéfiants et aux flux migratoires.

On se bornera ici à rappeler le harcèlement continu à l’égard du Mexique accompagné de commentaires agressifs, d’insultes et de menaces. Le 30 avril 2019, par exemple, dans un « tweet », il écrit, « Le Mexique est « un des pays du monde les plus dangereux », « un pays de coyotes et de cartels de la drogue », « [il] doit tout de suite régler ça, et mettre un coup d’arrêt, stopper les Marches vers les États-Unis ».  On peut citer aussi la procédure de suspension des aides accordées aux pays centraméricains du Triangle du nord engagée fin mars 2019, les sanctions douanières récurrentes à l’égard de l’acier et de l’aluminium brésilien, du bois péruvien, pays hôte du Groupe de Lima. On signalera aussi que l’un des alliés traditionnels et inconditionnels des États-Unis en Amérique du Sud, la Colombie, n’est pas épargné. Les rappels à l’ordre ont été fréquents, renouvelés et sans concessions au sujet des cultures de coca. Trois magistrats de la Cour suprême de justice colombienne, « suspectés » de souverainisme en matière d’extradition, ont été privés de visa début mai 2019. En dépit du soutien sans faille apporté par Bogota à Washington sur le dossier vénézuélien.

Quant aux pays extra-hémisphériques, ils bénéficient d’un traitement à la carte. La Corée du Nord fait l’objet d’attentions particulières en dépit de son identité marxiste-léniniste agressive, bien loin des libertés à l’occidentale prônées pour Cuba et le Venezuela. L’Europe, qui a joué le suivisme décalé sur le dossier vénézuélien, a été « remerciée » par la montée de sanctions économiques visant derrière Cuba, depuis le 2 mai 2019, ses investisseurs dans « l’île du lézard vert »[4].

Toutes choses orientant le diagnostic sur la diplomatie latino-américaine de Donald Trump, vers un terre à terre idéologique rappelant bien plus que les scénarios de la guerre froide, ceux qui dominaient le monde impérial avant le premier conflit mondial. Les États-Unis de Donald Trump instrumentalisent toutes sortes de discours, y compris donc les oripeaux de la guerre froide, pour faire valoir l’égoïsme national. Égoïsme dont personne ne devrait s’étonner, car il a été revendiqué par Donald Trump dès les premiers moments de sa campagne présidentielle passée. « America First », « l’Amérique d’abord », avait-t-il proclamé. Message jusqu’ici mal entendu par les « alliés » des États-Unis. Mais ceci est une autre histoire.

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[1] In Brasil 247, 16 février 2018

[2] Discours sur l’État de l’Union, 30 janvier 2018

[3] In La Jornada, 17 octobre 2018

[4] Titre d’un roman de l’écrivain cubain, Eduardo Manet
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