ANALYSES

Entre dérive autoritaire et « success story » du développement, le paradoxe du Bangladesh

Tribune
14 janvier 2019


Les élections législatives organisées au Bangladesh le 30 décembre dernier, en pleines festivités du Nouvel An, ont vu la victoire controversée de la Ligue Awami et de sa cheffe, Sheikh Hasina, qui brigue ainsi un troisième mandat consécutif. Si le résultat était quasi donné d’avance, ces élections n’en étaient pas moins inédites et cruciales pour l’avenir de ce pays qui semble contredire l’assertion, largement répandue dans le monde occidental, selon laquelle progrès social et régime autoritaire seraient contradictoires.

Une victoire écrasante de la Ligue Awami, entachée par des soupçons de fraudes électorales

Le 30 décembre dernier, les quelque cent millions d’électeurs bangladais étaient convoqués aux urnes pour les 11e élections législatives, dans un contexte électoral tendu marqué par de nombreuses violences pendant la campagne, la quasi-absence d’observateurs internationaux et un bilan tragique d’au moins 17 morts et plus de 300 blessés le jour du scrutin. Sans surprise, les résultats officiels ont accordé une victoire écrasante à la coalition formée par la Première ministre sortante, Sheikh Hasina, et son parti la Ligue Awami (AL). Créditée de plus de 90% des suffrages exprimés, la formation de Sheikh Hasina remporte ainsi 288 des 300 sièges du Parlement (259 sièges pour l’AL et 28 pour ses alliés). Dénonçant des fraudes massives et un autoritarisme croissant visant à maintenir à tout prix la Ligue Awami au pouvoir, l’opposition a rejeté les résultats et demande l’organisation de nouvelles élections.

Ce raz-de-marée électoral confirme une tendance inquiétante, observée depuis les dernières élections controversées de 2013, à l’établissement au Bangladesh d’un système à parti quasi unique, qui semble peu compatible avec les règles du jeu démocratiques. Mais, rejetant les critiques, le gouvernement fraîchement réélu attribue sa large victoire à un bilan économique et social positif effectivement marqué par une amélioration de son indice de développement humain (passé de 0,54 en 2009 à 0,61 en 2017) et une croissance économique soutenue depuis ces dix dernières années (+6% en moyenne, +7,8% en 2018). Si les périodes électorales au Bangladesh n’ont jamais été de tout repos, celle qui vient de s’achever témoigne toutefois d’un contexte inédit et démontre, une nouvelle fois, le paradoxe de ce jeune État d’Asie du Sud capable tout à la fois d’enregistrer des avancées économiques réelles, et de sombrer dans l’autoritarisme et la restriction des libertés publiques.

Un contexte électoral inédit

À plusieurs égards, les élections de décembre 2018 n’étaient pas des élections comme les autres. Dans un pays rythmé, depuis le retour à la démocratie en 1990, par l’alternance des deux principaux partis politiques du pays – la Ligue Awami de Sheikh Hasina d’une part, le Bangladesh Nationalist Party (BNP) de Khaleda Zia d’autre part – le traditionnel duel entre les deux rivales de toujours n’a pas eu lieu. Condamnée à une peine de dix ans de prison pour corruption et incarcérée depuis février 2018, Khaleda Zia a été interdite, pour la première fois, de participer aux élections, laissant le BNP sans candidat pour la remplacer (Tarique Rahman, le fils ainé de Khaleda Zia et considéré comme son héritier politique légitime à la tête du BNP, est exilé à Londres et risque la prison, voire la peine de mort, s’il revient au Bangladesh). Fait inédit, c’est donc à travers une coalition de l’opposition – le Jatiya Oikya Front (JOF) –, non pas dirigée par le BNP mais créée quelques semaines avant les élections par un éminent et respecté juriste, Kamal Hossain, que le BNP a pu participer au suffrage. Largement humilié avec seulement 6 sièges obtenus au Parlement – sur les 8 remportés par le JOF –, le BNP continue avec ces élections de perdre du terrain sur une scène politique bangladaise désormais complètement dominée par l’AL, un mouvement déjà engagé depuis fin 2013 lorsque le BNP avait commis l’erreur stratégique de boycotter les élections, laissant alors le champ libre à l’AL. Autre fait inédit, la réélection de l’AL permet à Sheikh Hasina, au pouvoir depuis dix ans, de briguer un troisième mandat consécutif, et de battre ainsi le record de longévité politique depuis la création du pays en 1971.

Toute l’ambiguïté de cette large victoire électorale se trouve dans le fait qu’elle illustre deux réalités bien différentes au Bangladesh : d’une part une crise de légitimité politique pour l’AL dont le maintien au pouvoir semble de plus en plus dû à une dérive antidémocratique et au musèlement de toute forme d’opposition ; et d’autre part une trajectoire de développement socio-économique remarquable depuis ces dernières années pour ce pays parmi les plus pauvres et les plus peuplés de la planète, et qui vaut à l’AL de conserver un certain soutien populaire.

Un recul inquiétant de la démocratie

Plusieurs signaux inquiétants démontrent la réduction de l’espace démocratique au Bangladesh depuis 2014. Les atteintes aux libertés de la presse et d’expression se multiplient : disparitions et intimidations de journalistes, nouvelle loi sur la sécurité numérique adoptée en novembre 2018 qui permet de mettre en prison toute personne tenant des propos jugés antigouvernementaux, coupure d’accès à certains journaux et aux réseaux sociaux à l’approche et pendant les élections, arrestation musclée du célèbre photojournaliste Shahidul Alam suite à une interview donnée au média Al Jazeera dans laquelle il dénonce la répression gouvernementale de manifestations étudiantes pacifiques, etc.). Le pays connaît aussi une forte hausse du nombre d’assassinats extra-judiciaires et de disparitions forcées (456 personnes tuées et 83 déclarées disparues ont été recensées par l’ONG Odhikar entre janvier et novembre 2018). L’année 2018 a été marquée à deux reprises par la répression violente de manifestations étudiantes pacifiques : en avril 2018 lors de rassemblements demandant la révision des quotas dans le secteur public, et en août 2018 lors de marches réclamant plus de sécurité routière à la suite de la mort de deux lycéens percutés par un bus. Enfin, l’opposition a maintes fois dénoncé ces derniers mois les intimidations et arrestations arbitraires dont ont fait l’objet plusieurs candidats de l’opposition, amenant la plupart d’entre eux à finalement renoncer à participer aux élections.

La politique répressive menée par l’AL a conduit à instaurer un climat de peur au Bangladesh, palpable notamment à travers l’autocensure croissante des journalistes, dissidents et militants. Le gouvernement est également accusé d’avoir mis la main sur l’ensemble de l’administration (notamment à travers le système des quotas), du système judiciaire et de la commission électorale, et de briser ainsi les règles du jeu démocratique.

Quand le progrès économique et social l’emporte sur la défense des droits de l’homme, l’action gouvernementale plébiscitée par les électeurs

Pays de tous les paradoxes, le Bangladesh connaît dans le même temps, depuis dix ans, une croissance économique exceptionnelle grâce aux exportations de textile, qui lui a permis de faire chuter le taux d’extrême pauvreté dans le pays, passant de 34,3% de la population en 2000 à 12,9% en 2016 selon la Banque mondiale. L’administration sortante peut aussi se féliciter que le pays soit l’un des seuls à avoir rempli ses Objectifs du Millénaire pour le Développement fixés par l’ONU, en matière de santé, d’accès des femmes à l’éducation, de baisse de la mortalité infantile ou encore d’augmentation de l’espérance de vie (elle dépasse 72 ans, soit mieux qu’en Inde et au Pakistan). Confirmation de ses progrès, le Bangladesh devrait, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la création du pays (1971-2021) quitter la catégorie des pays les moins avancés (PMA) pour rejoindre celle des pays à revenu intermédiaire. Pas mal pour un pays que d’aucuns ne pensaient capable au moment de son indépendance de s’arracher à la misère, et qui fait désormais figure de modèle de développement, mais aussi d’adaptation face au changement climatique, grâce à la résilience de sa population, et au dynamisme des autorités et de la société civile. On comprend aussi mieux l’importance symbolique, pour Sheikh Hasina d’être au pouvoir au moment de cette consécration, cinquante ans après que son père Sheikh Mujibur Rahman, héros de la libération, ait fondé le pays.

Il est certain que les dénonciations de fraudes électorales ne peuvent être passées sous silence et doivent faire l’objet d’une enquête. Les succès économiques et sociaux ne doivent pas non plus masquer la hausse des inégalités sociales ou la crise du secteur bancaire ni occulter les inquiétantes violations des droits de l’homme qui se multiplient depuis 2014. Pour autant, le résultat du vote de l’élection du 30 décembre qui a surpris, non pas pour la victoire, attendue, de l’AL, mais par l’ampleur du score atteint, démontre que les électeurs bangladais semblent avoir préféré plébisciter l’action gouvernementale plutôt que sanctionner l’AL pour ses dérives autoritaires. Ce choix semble conforter la vision des droits de l’homme de Sheikh Hasina elle-même, et dont elle ne s’est pas cachée en affirmant « si je peux fournir nourriture, travail et soins, ce sont des droits de l’homme ». Elle a aussi gagné en popularité depuis un an et demi, grâce à sa gestion de la crise humanitaire déclenchée dans le sud du pays par l’afflux massif de Rohingyas fuyant les persécutions de l’armée birmane. Attachés au devoir d’hospitalité et soucieux de voir revalorisée l’image internationale, trop souvent misérabiliste, de leur pays, les Bangladais n’ont pas manqué d’être sensibles aux démonstrations de respect, de solidarité et de sympathie affluant de l’étranger et au crédit international acquis par Sheikh Hasina depuis le déclenchement de la crise.

Un pays à la croisée des grands enjeux contemporains

Il y a plusieurs raisons qui devraient nous conduire à porter davantage d’attention à ce pays qui fascine par ses succès inespérés autant qu’il inquiète par les dérives antidémocratiques du gouvernement en place. Le Bangladesh est en effet à la croisée des grands enjeux contemporains auxquels est confrontée l’humanité et devrait donc, dans les années à venir, gagner en importance sur la scène internationale. Fort d’une population de près de 170 millions d’habitants, et qui devrait dépasser la barre des 200 millions avant la moitié du siècle, le Bangladesh est le 8e pays le plus peuplé au monde. C’est aussi l’un des plus vulnérables au monde aux impacts du changement climatique. Avec près de 20% du territoire amené à disparaître avant la fin du siècle en raison de l’élévation du niveau de la mer, on estime entre 20 à 40 millions le nombre de Bangladais qui pourraient être amenés à se déplacer pour fuir les dégradations environnementales. Mais le Bangladesh est aussi un pays champion de l’adaptation et de la gestion des catastrophes naturelles, qui s’est érigé avec le temps comme un laboratoire d’innovations et d’expérimentations, et dont le reste du monde à beaucoup à apprendre pour réduire et s’adapter aux risques liés au changement climatique.

Au niveau régional, le Bangladesh devrait jouer un rôle de plus en plus stratégique, en raison de son positionnement au carrefour entre l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est, et de son rôle actif dans la lutte contre le terrorisme. Mais, 4e pays musulman au monde, accueillant près de 10% de la population musulmane mondiale, le Bangladesh montre ces dernières années des signes inquiétants de radicalisation islamiste. Alors que le pays s’est construit en 1971 sur le principe du sécularisme, les deux derniers mandats de l’AL ont vu monter en puissance des groupes islamistes radicaux, à l’image du Hefazat-e-Islam, qui ne cessent de gagner en influence auprès de l’opinion publique. Plus inquiétant encore, alors que l’AL incarne historiquement le parti de l’indépendance et du père du sécularisme bangladais, on a vu ces dernières années Sheikh Hasina multiplier les concessions aux lobbys islamistes, à commencer par le Hefazat-e-Islam dont l’AL s’est rapproché au point de placer certains de ses membres dans les ministères, les universités et les forces de l’ordre.

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C’est donc un nouveau mandat compliqué qui s’annonce pour Sheikh Hasina, et qui devra être suivi de près par la communauté internationale. Qu’il s’agisse du recul de la démocratie, des hésitations gouvernementales entre sécularisme et islamisme, des violations croissantes des droits de l’homme, ou de la disparition de contre-pouvoirs, ces signaux ont de quoi inquiéter et laissent présager un accroissement de l’autoritarisme de l’AL et de sa mainmise sur les différents appareils de l’État. Mais ce mandat peut aussi être l’occasion pour Sheikh Hasina de poursuivre les réformes et les progrès en matière de développement économique et social, de repositionner son pays sur la scène internationale, et de rompre avec des préjugés dont le pays souffre depuis son indépendance et qui avait amené Henri Kissinger à qualifier, en 1971, le Bangladesh de « cas désespéré » du développement, condamné à vivre indéfiniment aux crochets de l’aide internationale. Quoi qu’il en soit, le paradoxe bangladais ne devrait pas finir d’étonner.
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