Sommet sur l’énergie nucléaire : comment envisager la relance du nucléaire dans un contexte d’instabilité géopolitique ?

8 min. de lecture

Le deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire organisé à Paris le 10 mars 2026 en partenariat avec l’Agence internationale de l’énergie atomique s’est tenu dans un contexte de tensions énergétiques et d’incertitudes géopolitiques majeures. Alors que la guerre en Ukraine et le blocage du détroit d’Ormuz impactent directement les cours du pétrole et du gaz naturel liquéfié, la relance du nucléaire soutenue par la France apparait comme un enjeu stratégique. Quel bilan géopolitique et énergétique peut-on tirer de ce deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire ? Quelles priorités diplomatiques la France poursuit-elle dans le développement du nucléaire civil ? De quelle manière, le premier sommet organisé à Bruxelles en 2024 avait d’ores et déjà reconfiguré le secteur du nucléaire ? Le point avec Teva Meyer, chercheur associé à l’IRIS et maître de conférences en géopolitique et géographie à l’Université de Haute-Alsace.

Dans un contexte marqué par la hausse des besoins en électricité, les impératifs de décarbonation et les enjeux de souveraineté énergétique, quel bilan géopolitique et énergétique peut-on dresser de ce sommet ?

Ce sommet arrive dans un double contexte géopolitique favorable aux messages de soutien au nucléaire. Le premier est évidemment le blocage du détroit d’Ormuz. Ses conséquences sur l’inflation du prix des hydrocarbures permettent de souligner l’importance des stratégies de décarbonation privilégiant des systèmes énergétiques qui ne reposent pas, géographiquement, sur le Moyen-Orient.

Le second reste celui de la guerre en Ukraine. Pour rappel, le mouvement actuel de relance du nucléaire précède l’invasion russe. Le discours de Belfort d’Emmanuel Macron, marquant ce tournant stratégique en France, arrive 12 jours avant l’attaque. À l’échelle mondiale, ce changement est d’abord motivé par la crise des prix de l’énergie qui suit la récession liée à la pandémie de Covid-19 en 2021. Pour autant, Moscou reste absente de ce deuxième sommet mondial, comme elle l’avait été lors de la première édition à Bruxelles en 2024. Rosatom, l’entreprise publique qui chapeaute la filière nucléaire russe, reste toujours le premier acteur du secteur à l’échelle globale. Le groupe contrôlait en 2025 toujours plus de 40 % des capacités de conversion et d’enrichissement de l’uranium, quand près de la moitié des réacteurs nucléaires exportés depuis 2020 dans le monde étaient russes. Il n’y a bien que dans le secteur de l’extraction de l’uranium que la Russie peine. Rosatom représente environ 12 % de la production mondiale, dont 5 % proviennent des mines russes et 7 % du Kazakhstan, où sa position est contestée par la Chine. Ce deuxième Sommet du nucléaire marque alors aussi l’absence d’un consensus global sur la place à donner à Moscou dans la filière.

Les tensions stratégiques existantes dans le secteur, que ce soit entre la Russie et les pays occidentaux, mais aussi entre les États-Unis et l’Europe, ont été mises au second plan derrière le message central, celui de la relance du nucléaire. Plus symbolique que réaliste au vu de l’appareil industriel global, l’objectif de triplement des capacités nucléaires d’ici à 2050, lancé à l’occasion de la COP28 de Dubaï en 2023, est renforcé avec l’arrivée de la Belgique, du Brésil, de la Chine et de l’Italie, portant le nombre de pays signataires de cette déclaration à 38.

Ce message devait soutenir le thème central de cette rencontre, à savoir le financement des nouveaux projets nucléaires. Dans une note de novembre 2025, le cabinet de conseil Ernst & Young évaluait à 3 600 milliards de dollars les besoins en investissements nécessaires pour simplement doubler la capacité nucléaire mondiale. L’enjeu n’est pas qu’économique, mais aussi stratégique. Pour les industriels européens et nord-américains, disposer d’outils de financement est central afin de concurrencer l’offre russe dans les pays émergents. En dépit des messages d’ouverture venant de grandes banques, dont BNP Paribas, Bank of America, Citi ou Barclays, le secteur peine toujours à attirer des capitaux privés. En affichant un soutien fort, ce sommet visait, en grande partie, à rassurer les investisseurs échaudés par les fluctuations des politiques nucléaires nationales.

Directement lié à cet objectif, le sommet a également insisté sur les innovations technologiques. Celles-ci doivent assurer l’ouverture de nouveaux marchés pour l’énergie nucléaire, à l’image des petits réacteurs modulaires devant s’intégrer dans des pays où les systèmes électriques ne peuvent pas assumer des réacteurs de grande puissance, ou répondre aux besoins de nouveaux consommateurs : data centers, producteurs d’hydrogène, industriels à la recherche de chaleur. Enfin, l’innovation a aussi été au cœur des discussions pour son rôle de vecteur de résilience géopolitique. Le développement de nouveaux modèles de réacteurs, au premier titre desquels les réacteurs à neutrons rapides, est présenté comme une nécessité pour diminuer la dépendance aux importations d’uranium naturel.

Quelles sont les priorités diplomatiques de la France en matière de nucléaire civil et quels sont ses partenaires internationaux privilégiés sur le sujet ?

L’objectif du gouvernement français est de créer le cadre international d’une relance du nucléaire qui profite à son tissu industriel et facilite la mise en œuvre de la stratégie nationale de construction de six nouveaux réacteurs pressurisés européens (EPR) d’ici à 2042. Pour rappel, le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire (GIFEN) estime à 3 200 le nombre d’entreprises participant en France à la filière nucléaire, dont environ 200 pour lesquelles le secteur est structurant pour les carnets de commandes. L’organisation comptabilisait également près de 220 000 emplois directs, un niveau comparable à celui de l’aéronautique.

Paradoxalement, l’existence de ce tissu industriel complet, mais complexe fait émerger des intérêts stratégiques parfois divergents, que la diplomatie française doit concilier. Le cas d’Orano et d’EDF en offre une illustration révélatrice. Les dirigeants d’Orano, qui extrait, convertit et enrichit de l’uranium pour une clientèle diversifiée et majoritairement non française, ont à plusieurs reprises soutenu l’adoption d’une politique plus stricte vis-à-vis des importations de combustibles nucléaires en provenance de Russie. Afin d’engager de nouveaux investissements, dont l’amortissement dépasse généralement la décennie, l’entreprise a besoin de visibilité quant aux volumes de matières que Rosatom pourra, ou non, continuer à vendre sur les marchés européens et nord-américains.

EDF, de son côté, a historiquement privilégié une stratégie de diversification de ses approvisionnements, en s’appuyant sur plusieurs fournisseurs s’approvisionnant eux-mêmes auprès de mines différentes. Si la Russie ne figure plus dans le portefeuille traditionnel d’importations d’uranium enrichi, Rosatom intervient encore dans la conversion de l’uranium de retraitement appartenant à EDF et utilisé pour alimenter la centrale nucléaire de Cruas, dans le sud de la France. Parallèlement, EDF maintient une relation industrielle avec Rosatom par l’intermédiaire de sa filiale Arabelle Solutions, basée à Belfort, qui fabrique des turbines à vapeur dont certaines équipent des centrales exportées par la Russie.

La diplomatie française adopte donc une approche différenciée, adaptée à la diversité des enjeux. Au sein de l’Union européenne, l’objectif premier consistait à modifier les cadres institutionnels qui limitaient le financement du nucléaire. Cela concernait notamment l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie verte permettant l’accès à la finance durable, l’éligibilité aux contrats pour différence (mécanisme de soutien public visant à stabiliser les prix de l’électricité) ainsi que l’évolution de la position de la Banque européenne d’investissement. Dans ce cadre, la France s’est d’abord appuyée sur les gouvernements suédois, finlandais et tchèque afin de constituer l’Alliance du nucléaire, destinée à contrebalancer l’influence des positions antinucléaires portées par l’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg et l’Irlande.

À l’échelle mondiale, la stratégie française poursuit un double objectif. D’une part, il s’agit de sécuriser l’approvisionnement en uranium naturel en consolidant les relations avec les fournisseurs historiques (Kazakhstan, Ouzbékistan et Canada) tout en développant de nouveaux partenariats, notamment avec la Mongolie ou le Brésil. D’autre part, la France participe au groupe dit « Sapporo-5 », aux côtés du Canada, du Japon, de la Grande-Bretagne et des États-Unis, afin de réduire l’influence russe dans les chaînes d’approvisionnement du combustible nucléaire.

Quelles sont les principales reconfigurations géopolitiques autour du nucléaire depuis le premier sommet mondial du nucléaire organisé à Bruxelles en 2024 ?

On peut identifier trois principales reconfigurations géopolitiques. La première, déjà évoquée, est la transformation des cadres financiers mondiaux du nucléaire. Il est aujourd’hui beaucoup plus simple pour un pays européen d’intervenir sur son marché national afin d’assurer des conditions économiques favorisant l’investissement. La stabilisation des prix de vente sur plusieurs décennies grâce à ces mécanismes a été cruciale dans le feu vert donné à la construction des réacteurs de Lubiatowo, en Pologne, et de Dukovany II, en République tchèque. Ces évolutions découlent d’abord d’un travail diplomatique mené au sein de l’Union européenne.

La deuxième reconfiguration tient à la prise de conscience de la géopolitisation du nucléaire, en Amérique du Nord comme en Europe. L’administration Trump a fait du nucléaire l’un des piliers de son agenda de « domination énergétique », visant à autonomiser sa chaîne du combustible, accélérer le développement de nouveaux réacteurs en réduisant les procédures d’autorisation, mais aussi développer de nouveaux accords de coopération destinés à exporter ses technologies, à l’image du dernier 123 Agreement signé avec l’Arménie en février 2026. En Europe, les efforts portent d’abord sur la réautonomisation des chaînes industrielles, à l’image du rachat de la filiale Arabelle Solutions par EDF en 2024 à l’entreprise états-unienne General Electric, ou du rapatriement au Creusot par Framatome de la fabrication de composants de cuves de réacteurs auparavant sous-traités à l’étranger.

La dernière reconfiguration concerne les efforts de découplage stratégique vis-à-vis de la Russie dans le secteur du combustible nucléaire. Les investissements engagés dans le secteur de l’enrichissement devraient augmenter les capacités de production en Europe et en Amérique du Nord d’environ 20 % d’ici à la fin de la décennie. Si d’autres projets sont en discussion, particulièrement aux États-Unis, cette augmentation ne compensera pas entièrement les volumes actuellement importés de Russie par les pays occidentaux. Enfin, les deux dernières années ont également été marquées par la diversification des pays d’Europe centrale qui ont tous, y compris la Hongrie, signé des contrats d’approvisionnement en combustible nucléaire avec d’autres fournisseurs que Rosatom pour leurs centrales de technologie soviétique.

Mais plusieurs éléments demeurent en suspens. Premièrement, l’Union européenne reste toujours divisée quant à la position à adopter face à la Russie. Il n’existe, à ce jour, aucune sanction contre les importations russes dans le secteur nucléaire comparable à celles qui touchent les hydrocarbures. Qui plus est, les pays d’Europe centrale continuent à privilégier des acteurs états-uniens pour leurs nouveaux programmes nucléaires, au détriment de partenaires européens.

Deuxièmement, la question de l’approvisionnement futur en uranium naturel demeure incertaine, en dépit des déclarations émanant d’institutions internationales qui craignent que l’accroissement de la part du nucléaire à l’échelle mondiale ne soit limité par un manque d’extraction. Ici, l’enjeu est à nouveau de rassurer les industriels du secteur quant à la pérennité des politiques nucléaires et de stabiliser les prix de la matière à un niveau suffisant pour justifier de nouveaux investissements.