Dans votre livre, vous racontez que c’est d’abord via la performance sportive que Vladimir Poutine a mis en place cette idée de corps puissant…
Lorsque Poutine est mis au pouvoir le 31 décembre 1999 (à la suite de la démission de Boris Eltsine, NDLR), des élections anticipées sont quand même organisées. Durant sa campagne, il se met alors en scène, racontant que ce serait le judo, et plus largement le sport, qui l’aurait sorti des bas-fonds… et aurait forgé son éthique personnelle, lui permettant de devenir un homme fort et viril. Fait révélateur, dès son élection, il fait même venir au Kremlin… son entraîneur de judo historique !
Pourquoi Poutine fait-il de son propre corps le message de sa puissance ?
L’idée est d’abord de raconter que la Russie est de retour sur le devant de la scène mondiale, et que c’est une puissance qui, tel le phénix, renaît. Poutine s’affirme comme l’incarnation de cette Russie qui se redresse physiquement, mais aussi, bien sûr, métaphoriquement. Montrer un Poutine fort, c’est montrer une Russie forte. À travers son corps, c’est toute une narration politique qui se joue. Le pouvoir doit se voir, se reconnaître, s’éprouver dans un corps. Il doit prendre forme dans une figure capable de condenser l’État, la nation et l’histoire dans une même image. Car gouverner dans la Russie de Poutine, c’est d’abord apparaître.
Comment s’y prend-il ?
Au début des années 2000, son équipe de communication décide de s’inspirer de Hollywood pour faire de lui le nouveau «héros» de la Fédération de Russie. On assiste alors à un véritable «Poutine branding». Dans la presse, il est mis en scène comme un sportif accompli, faisant du deltaplane, du hockey, du judo, du ski, chevauchant torse nu dans les montagnes ou pêchant un gigantesque brochet… Et ce narratif va très bien prendre auprès du peuple russe. Sa popularité atteindra ainsi un pic en 2014, au moment des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi. Dans la presse étrangère aussi, le message imprime.
Sur quels ressorts culturels et historiques s’appuie-t-il pour construire son image autoritaire et virile ?
Pour Poutine, la Russie a une histoire civilisationnelle millénaire. Le régime met en avant la famille traditionnelle russe, célébrant les femmes capables d’engendrer un grand nombre d’enfants – comme au temps de la Russie tsariste. Ce qui est intéressant, c’est que Poutine opère aussi un syncrétisme avec la période soviétique stalinienne ; je pense notamment à la force physique brute que l’on pouvait voir chez Joseph Staline. Il y a chez Poutine une vraie dynamique de «petit père des peuples». En résumé, il s’inscrit dans une filiation russe de figures exemplaires : les maîtres de sport, les héros soviétiques, les stakhanovistes… Il s’agit de produire une frontière symbolique entre un «nous» russe, souverain, viril, sain et enraciné, et un «eux» visant les démocraties occidentales, présentées comme affaiblies et moralement désorientées. Si Poutine fait de son corps une métaphore de la Russie qui se redresse, Trump fait du sien une scène de revanche.
Pour vous, Poutine aurait même anticipé le virage conservateur européen et l’émergence du «masculinisme»…
En exhibant un leader au corps fort et entraîné, le pouvoir russe promeut une norme de masculinité hégémonique : celle d’un homme protecteur, endurant, imprégné de valeurs traditionnelles. Poutine a commencé très tôt à user de ce narratif, et en cela c’est un précurseur. Il va contribuer à créer ce courant masculiniste global, qui est en fait le «backlash» qui a suivi la vague de libéralisation MeToo. Mais comme souvent avec lui, il y a un effet d’aubaine. À partir de 2016 et l’élection de Donald Trump, ce mouvement réactionnaire va prendre de l’ampleur (en juin, un rapport de la délégation aux droits des femmes du Sénat français a estimé que le masculinisme représenterait même une menace terroriste sérieuse, NDLR). Pour Poutine, la menace vient de l’Ouest, de l’Union européenne et de l’OTAN. C’est à ce moment que cet usage du corps, très concret, va véritablement se transformer en idéologie. Il va en faire une stratégie politique, ralliant conservateurs et souverainistes à l’échelle internationale. Son objectif : diviser l’Occident pour l’affaiblir. Et réussir à conserver le pouvoir.
Qu’est-ce qui rapproche Trump et Poutine dans leur manière de «performer» la masculinité ?
Une certaine idée de la virilité, le culte de l’homme fort. Il y chez les deux une dimension véritablement genrée, très hétéronormée des rôles dans la vie. Trump s’inspire beaucoup de Poutine, et d’ailleurs, il va beaucoup plus vite que lui ! À ses débuts, Poutine s’était inspiré de Hollywood… Mais Trump, c’est, d’une certaine manière, Hollywood ! C’est la téléréalité, le catch, le spectacle permanent. Chez Poutine comme chez Trump, cette mise en scène sert à désigner un ennemi : les élites intellectuelles, les féministes, les LGBT+, la «décadence». Le message est simple : le monde va mal parce qu’il aurait perdu ses mâles alpha. Si Poutine fait de son corps une métaphore de la Russie qui se redresse, Trump fait du sien une scène de revanche. Mais tous deux racontent la même chose : le retour de l’homme fort comme solution politique. Cette mise en scène du corps dépasse ces deux figures et s’applique à d’autres régimes autoritaires : Xi Jinping donne à voir un corps opaque, presque impérial ; le président turc Erdogan joue au père de la nation. Le leader indien Modi mobilise, lui, un corps ascétique et spirituel, là où le Brésilien Bolsonaro performait une virilité militaire et brutale… Au fond, les styles changent, mais la logique est toujours la même : le corps du dirigeant devient un langage politique populiste et patriarcal.
Le corps de Poutine apparaît puissant, mais aussi un peu « raide ».
Durant ses années au KGB, Poutine a appris non seulement à se mouvoir, mais aussi à être toujours prêt au combat. Certains spécialistes vous diront que le positionnement particulier de ses mains est celui d’un individu prêt à dégainer son arme… Son visage est aussi intéressant. Il sourit peu, voire jamais, ce qui est ancré dans la culture russe. Sourire à quelqu’un que l’on ne connaît pas ou très peu peut être mal perçu – cela pouvant sous-entendre de mauvaises intentions. L’homme russe doit se contrôler aussi bien physiquement que dans ses émotions. Et pour incarner la nation russe, Poutine doit se maintenir, ne pas vieillir – un signe de faiblesse. Ces dernières années, il est apparu à plusieurs reprises gonflé, visiblement «botoxé». Il a une véritable obsession du contrôle, et vise à une sorte d’intemporalité. Une conversation récente (en septembre 2025, NDLR) entre lui et Xi Jinping est ainsi révélatrice : les deux échangeaient sur le développement de la biotechnologie ; Xi Jinping parlait de «vivre jusqu’à 150 ans», quand Poutine estimait que «les organes humains pouvant être transplantés continuellement, les gens peuvent rajeunir en vieillissant, et pourraient même devenir immortels». Le principal problème des régimes autoritaires qui s’incarnent autour d’une personne, c’est que cet individu est, comme nous tous, voué à disparaître.
Propos recueillis par Séverine Pierron pour Madame Figaro.
