Pourquoi était-il important, selon vous, de revenir à l’histoire de ce pays dans un livre aujourd’hui ?
Romuald Sciora : L’administration américaine est en train de réécrire le roman national des États-Unis. Donald Trump s’est radicalisé durant les quatre années passées dans l’opposition, années au cours desquelles il s’est rapproché de l’extrême droite américaine que j’appelle « crypto-fasciste ». Ils ont instauré la première contre-révolution culturelle, anti-woke, anti-gay, ce qui conduit aujourd’hui, dans tous les États du sud-ouest, à la fragilisation de droits des femmes et des LGBT, y compris l’avortement et même bientôt la pilule du lendemain.
Il y a deux objectifs au niveau national : mettre en place la régulation autoritaire et mener cette contre-révolution culturelle. Par exemple, avec la liste de 200 mots interdits sur tous les sites fédéraux et dans les manuels scolaires, on ne peut plus parler de génocide amérindien, alors qu’il s’agit d’un consensus chez les chercheurs et les historiens. Au-delà du vocabulaire, on parle aussi de grands faits historiques : aujourd’hui, le Musée national d’histoire américaine de Washington a dû annuler plusieurs expositions consacrées à l’esclavage.
Et en parallèle, l’histoire récente est également réécrite : un décret récent affirme que l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 était un coup d’État formaté par les démocrates afin d’asseoir leur pouvoir, pendant que les républicains manifestaient pacifiquement. À partir de septembre, tous les manuels scolaires des Etats républicains mentionneront « le coup d’État des démocrates ». Il m’a donc semblé important de revenir là-dessus et d’écrire, si je puis dire, une contre-histoire du roman national imposé par l’administration Trump.
Pourquoi avoir choisi ces quatre personnages – un professeur d’université afro-américain, une avocate d’origine navajo, un chauffeur Uber WASP et une serveuse immigrée hondurienne – pour raconter l’histoire des États-Unis ?
Ces personnages représentent l’Amérique multiculturelle, « arc-en-ciel » comme on dit, avec des origines et visions différentes. Le personnage principal, le narrateur, James, qui enseigne à l’université Howard, la fameuse université noire de Washington, n’est pas woke, mais reste un militant. Il sait apporter un regard critique sur l’histoire des États-Unis tout en restant modéré lorsqu’il parle des républicains, lui étant démocrate.
Quelle est l’intention derrière le personnage du podcasteur fictif Frank Bronson ? Au fond, on ne sait pas vraiment s’il s’agit d’une caricature.
L’intention avec Franck Bronson est effectivement d’avoir un personnage qui peut sembler caricatural, mais comme vous l’avez dit, ne l’est pas. Il suffit d’écouter certains podcasteurs pour voir que Frank n’a rien à leur envier. L’objectif était de présenter, avec humour, un « MAGA » que l’on peut rencontrer tous les jours dans notre belle Amérique. Mais aussi, comme on le découvre à la fin, quelqu’un qui sait avoir du courage quand il le faut et se sacrifier. Je voulais montrer à travers lui que tout n’est pas blanc ou noir et qu’il reste des valeurs dans lesquelles nous pouvons tenter de nous retrouver. Un mince espoir dans une Amérique que je juge être en déliquescence.
Vous parlez de la liberté universelle, introduite par les Américains : selon vous, qu’est-ce qui différencie radicalement la vision de liberté du point de vue américain de celle du point de vue français ?
C’est très intéressant, surtout lorsqu’on sait que la définition de la liberté en France provient essentiellement d’une révolution qui, elle, a été sociale et sociétale, et qui est pourtant plus restrictive. L’idée de liberté américaine provient, elle, d’une révolution bourgeoise des élites, au sujet de taxations et de représentation au Parlement britannique.
Néanmoins, cette liberté universelle, au sens américain, est une liberté absolue. On peut dire tout ce que l’on veut : si moi, je tiens des propos racistes ou homophobes et que vous les publiez, je pourrais peut-être être poursuivi individuellement par un représentant d’une communauté, mais le droit à l’expression est total. Il y a une sorte de culte de la liberté, et toute atteinte à celle-ci est considérée comme un crime par les Américains.
Et pourtant, pour la première fois dans l’histoire états-unienne, la liberté d’expression est menacée. Voyons quand même les choses telles qu’elles sont : on peut penser ce que l’on veut de la théorie critique de la race ou de la théorie du genre, mais ce n’est pas à un gouvernement de décider ce qu’une université peut enseigner, surtout lorsqu’elle est privée. Aujourd’hui, à l’ère de Donald Trump, beaucoup d’intellectuels américains commencent à comprendre que le modèle de liberté français n’est peut-être pas si mauvais.
Vous racontez les origines de la notion de « destinée manifeste » : pouvez-vous nous expliquer cette notion et comment est-ce qu’elle résonne dans le monde aujourd’hui ?
La « destinée manifeste » fait partie de l’imaginaire américain : les États-Unis sont nés de la providence et leur destin est d’éclairer le monde, de libérer les peuples. Et d’ailleurs, cela a été parfaitement illustré avec la statue de la Liberté offerte par la France aux États-Unis, qui justement, éclaire le monde de sa torche. Cette expression a évidemment été la « carte blanche » pour les dérives que nous connaissons, toutes ces guerres depuis les années 1890, soi-disant au nom de la démocratie et des droits de l’homme, mais qui étaient, dans 80 % des cas, des guerres impérialistes.
Néanmoins, il y a quand même quelque chose de vrai. Les États-Unis ont été un véhicule de liberté sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour la première fois a été créée une démocratie libérale où le droit d’expression était exigé. On ne se rend pas vraiment compte aujourd’hui du bouleversement que cela représentait, mais l’Amérique était une idée totalement révolutionnaire. Sans la Révolution américaine, il n’y aurait pas eu la Révolution française – ou alors beaucoup plus tard – ni tous les grands mouvements sociaux du XIXe siècle et du XXe siècle.
Est-ce que vous considérez, vous, que votre récit de l’histoire américaine dans ce livre est particulièrement inclusif ?
C’est un ouvrage qui tente d’être factuel, certes, mais aussi d’exposer des choses telles qu’elles sont, sans tomber dans un militantisme excessif. Je dis bien « excessif », car je suis un intellectuel engagé, et que cet ouvrage est aussi un essai graphique. C’est un livre politique. Néanmoins, j’essaye de rester le plus impartial possible. Par exemple, lorsque nous parlons de l’esclavage et des Pères fondateurs, il faut savoir voir les choses tout en ne condamnant pas toujours via le prisme du présent. Je prends l’exemple de George Washington et de Thomas Jefferson qui ont eu des esclaves, car ils étaient aussi des hommes de leur temps, mais il faut voir les choses telles qu’elles sont. C’est un livre, inclusif, oui, c’est ma vision de l’histoire des États-Unis. Celle d’un homme de gauche.
Propos recueillis par Anouck Ratton par Marianne.
