Les exportations de pétrole du Moyen-Orient ont baissé d’environ 16 % à cause du blocage (désormais partiel) des détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb, avec l’impact que l’on sait sur les prix à la pompe. Quelles solutions sont envisagées pour compenser ?
Ces deux passages sont tellement importants pour l’économie mondiale et les pays arabes du Golfe que les compagnies pétrolières ont commencé à parler de projets de contournement. Pour l’instant, on a déjà trois projets en cours d’exploitation parce qu’ils étaient prêts avant. Premièrement, l’oléoduc Est-Ouest d’Arabie saoudite qui débouche à Yanbou, sur la mer Rouge. Deuxièmement, un oléoduc aux Émirats arabes unis qui débouche à Fujaïrah, juste à l’extérieur du détroit d’Ormuz. Troisièmement, l’oléoduc irako-turc qui part de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, et arrive en Méditerranée, au port de Ceyhan, en Turquie.
Pour l’Arabie saoudite, qui possède 17 % des réserves de pétrole mondiales, l’oléoduc Est-Ouest est donc la solution…
Oui, mais il y a un problème : cet oléoduc arrive au port de Yanbou, qui donne sur la mer Rouge, partiellement contrôlée par les houthis [qui sont en conflit ouvert avec l’Arabie saoudite]. Si les houthis bloquent l’accès au détroit de Bab-el-Mandeb aux navires saoudiens, la seule façon de sortir le pétrole de la mer Rouge est de passer par le canal de Suez, en Égypte. Or, pour les plus gros tankers [navires-citernes], trop lourds pour le canal, cela implique de décharger une partie de la cargaison de pétrole et de la mettre dans un autre oléoduc, le Sumed. Ils passent ensuite par le canal de Suez et récupèrent le pétrole en Méditerranée, où il peut être acheminé.
Avec un impact sur les coûts ?
Ça coûte très cher, effectivement. D’autant plus que depuis le début de cette guerre, les coûts d’assurance ont explosé. Mais nous parlons de pétrole, une matière première stratégique. Dans le monde dans lequel nous sommes, aucun pays ne peut se passer de pétrole. Par conséquent, si ça coûte nettement plus cher, on le fait quand même. Ce qu’on veut surtout éviter, c’est de ne pas avoir assez de pétrole. Il y a quelques semaines, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a dit que l’assurance fret lui coûtait 20 millions de dollars par navire. Mais il a ajouté que les pays arabes du Golfe, qui sont très désireux d’exporter leur pétrole, cassent les prix. Par conséquent, malgré l’explosion des coûts des tarifs d’assurance, ça restait rentable pour lui.
On envisage aussi de construire de nouveaux oléoducs. Ces projets sont-ils sérieux ?
À ce jour, je ne les qualifierais pas de sérieux. Mais des gens y pensent, évidemment. Avec une crise d’une telle gravité, toutes les idées possibles sortent des tiroirs et des cerveaux. L’Irak, par exemple, songe à deux autres projets : un projet de pipeline Irak-Syrie, qui arriverait au port de Baniyas, en Méditerranée. Il y a un autre projet Irak-Jordanie-golfe d’Aqaba-mer Rouge-Suez-Méditerranée. J’ajoute que le projet Irak-Syrie a pas mal de soutien public et privé. Pourquoi ? Parce qu’il y a déjà un accord politique Irak-Syrie. Parce qu’il y a le soutien des États-Unis, ce qui n’est pas rien. Et parce que certaines grandes pétrolières, dont Chevron, ont démontré de l’intérêt.
Est-ce qu’on peut imaginer que l’Arabie saoudite veuille écouler une partie de sa production en branchant un nouveau pipeline sur l’oléoduc irako-syrien ?
Ça aurait un certain sens sur le plan technico-économique. Mais il y a quand même un gros problème géopolitique. L’Irak est un pays dans lequel il y a plusieurs milices chiites pro-Iran, qui ont notamment tiré sur l’Arabie saoudite en septembre, et endommagé l’oléoduc Est-Ouest. Je serais le prince héritier Mohammed ben Salman, je réfléchirais bien avant de mettre beaucoup d’argent pour faire passer mon pétrole par l’Irak.
Quid d’un oléoduc allant d’Arabie saoudite vers le port de Duqm, à Oman, de l’autre côté du détroit d’Ormuz ? Oman se dit ouvert aux propositions.
C’est possible, parce qu’Oman est un pays qui réussit l’exploit d’être tranquille en plein Moyen-Orient. Donc, ce serait une voie assez simple, techniquement pas très compliquée. Mais au moment où nous parlons, il n’y a pas de projet précis en ce sens.
Quel est le risque d’investir dans de nouveaux oléoducs, sachant que la situation au Moyen-Orient pourrait se stabiliser, voire revenir à la normale ?
C’est un risque, effectivement. Mais les pays arabes du Golfe et les compagnies pétrolières doivent désormais penser à des projets de contournement d’Ormuz. On ne peut pas faire avec l’hypothèse que tout ira bien en Iran demain et qu’on aura des gens gentils à Téhéran. Ce n’est pas impossible, mais aucun responsable ne peut dire : je vais compter là-dessus. D’autant que les dirigeants iraniens actuels disent qu’ils veulent garder un contrôle sur Ormuz après la fin de la guerre. Donc on doit réfléchir très activement à des routes alternatives et, dans certains cas, passer à l’action.
Plus de 11 % des importations de pétrole au Canada viennent d’Arabie saoudite*. À quel point sommes-nous impactés par la situation ?
Le marché pétrolier est un marché mondial. Même quand vous êtes un grand pays pétrolier comme le Canada, quatrième producteur mondial de pétrole après les États-Unis, l’Arabie saoudite et la Russie, les prix du pétrole et des carburants augmentent pour tout le monde quand il y a des troubles très importants au Moyen-Orient. Par contre, vu la puissance pétrolière de votre pays, vous n’êtes pas en danger en termes de pénurie.
