• Romuald Sciora

    Chercheur associé à l’IRIS, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis

Alors que le monde entier s’interroge sur la stratégie de Donald Trump en Iran, il est essentiel de comprendre une réalité fondamentale : le Trump de 2026 n’a rien à voir avec celui de son premier mandat. L’homme qui bombarde aujourd’hui Téhéran n’est plus l’outsider imprévisible de 2017. Il est désormais entouré d’une véritable structure intellectuelle d’extrême droite qui a méthodiquement préparé son retour au pouvoir.

Aux côtés du président siègent J. D. Vance, vice-président à 40 ans, et Susie Wiles, première femme cheffe de cabinet de la Maison-Blanche. Ces figures, loin d’être de simples conseillers, portent un projet cohérent : sur le plan domestique, l’installation d’un régime autoritaire et d’une contre-révolution culturelle ; sur le plan international, la démolition méthodique du système multilatéral post-1945. Mais leur objectif proclamé reste clair : éviter à tout prix d’entraîner les États-Unis dans une nouvelle guerre interminable, du type Irak ou Afghanistan.

Maga, cette obsession permanente

C’est précisément là que réside le paradoxe. Trump s’est piégé lui-même dans cette guerre iranienne qu’il voulait éviter. Affaibli par l’échec cuisant de sa promesse électorale de mettre fin à la guerre en Ukraine en 24 heures, le président devait absolument reprendre la main face à sa base Maga (Make America Great Again), cette obsession permanente qui guide chacune de ses décisions. Il s’est alors mis en tête d’obtenir un accord avec l’Iran qui, au mieux, ne pourrait jamais égaler celui qu’il a lui-même déchiré en 2018 : le fameux accord nucléaire de 2015.

Pour forcer Téhéran à négocier, Donald Trump a déployé dans la région une force militaire jamais vue depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Deux porte-avions, dont l’USS Gerald R. Ford, cette « immense armada » qu’il a lui-même vantée sur son réseau Truth Social fin janvier. Mais comment justifier aux Américains un tel déploiement sans résultat tangible ?

C’est alors qu’est survenue l’humiliation du 20 février. La Cour suprême, dans un arrêt dévastateur à six voix contre trois, a déclaré illégaux les tarifs douaniers de Trump, lui retirant son principal joujou économique et le renvoyant dans un coin comme un écolier pris en faute. Pour un homme dont l’ego constitue le carburant, pour un président qui faisait trembler le monde entier avec ses guerres commerciales, le coup était insupportable. Il fallait prouver qu’il restait le boss. Il fallait frapper fort. Il fallait l’Iran.

Chaque mort américain se paiera dans les urnes

Le 28 février au matin, les bombes américaines et israéliennes se sont abattues sur Téhéran. Opération « Fureur épique ». Le guide suprême Ali Khamenei a été tué. Trump a appelé le peuple iranien à « reprendre le pouvoir ». Une riposte massive iranienne a suivi, touchant Israël et des bases américaines dans le Golfe. La guerre tant redoutée était lancée.

Sauf que Donald Trump se retrouve aujourd’hui dans une impasse stratégique. Cette guerre n’a aucun but clair au-delà de la démonstration de force. Jusqu’à présent, le président avait tenu sa promesse de ne pas verser de sang américain : des frappes chirurgicales en Iran en juin 2025, l’enlèvement de Maduro au Venezuela sans pertes américaines. Sa base était satisfaite. Mais les choses changent. Chaque mort américain se paiera dans les urnes en novembre 2026.

Car Trump fait face à un dilemme cruel. Poursuivre les bombardements pendant des semaines suffira-t-il à faire tomber le régime et obtenir ce qu’il veut ? Devra-t-il envoyer des troupes au sol, ce à quoi il se refuse pour l’instant ? Les sondages prédisent déjà la perte de la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat. L’objectif de Trump et Vance est de contester les résultats si la défaite reste limitée à quelques sièges. Mais si cette guerre provoque une hémorragie électorale, toute contestation deviendra impossible.

Un président piégé par son propre ego

Voilà pourquoi Donald Trump n’a désormais qu’une idée en tête : sortir de ce piège au plus vite. J’ai fait partie de ceux qui ont annoncé cette guerre sur les plateaux de télévision. Aujourd’hui, je parierais qu’il va sortir de son chapeau, d’ici quelques jours ou semaines, un scénario à la vénézuélienne. Il déclarera avoir traité avec de nouveaux dirigeants iraniens « beaucoup plus modérés » que les anciens, qui auraient « accepté toutes ses exigences ». L’Iran lui « mange dans la main », les États-Unis ont accès au pétrole iranien, le programme nucléaire est terminé. Grande victoire américaine.

Avec une pirouette de ce genre, Trump pourrait tenter de retourner l’opinion et de présenter une guerre purement inutile comme un triomphe historique. Bien sûr, cela se ferait sur le dos du peuple iranien et de la démocratie, comme ce fut le cas au Venezuela. Mais pour un président piégé par son propre ego et affaibli par ses échecs, c’est peut-être la seule sortie possible.

Tribune par Romuald Sciora pour La Croix.