Francis Perrin : Le problème fondamental n’est pas spécifiquement un manque de gazole aux États-Unis, mais une insuffisance aiguë de diesel à l’échelle planétaire, qui se répercute sur l’ensemble des économies, américaine comme européennes. La situation d’approvisionnement des États-Unis n’est pas plus dégradée que celle du reste du monde – elle l’est sans doute nettement moins –, mais elle s’avère politiquement bien plus pressante pour l’administration Trump. Le compte à rebours est enclenché avant les élections de mi-mandat.

Le 3 novembre, c’est demain ! Face à cette échéance, Donald Trump fait feu de tout bois à travers une stratégie en quatre temps. Première étape, fin septembre : le département de l’Énergie annonce la mise à disposition des compagnies pétrolières de 40 millions de barils issus des réserves stratégiques, à livrer en novembre et décembre. Deuxième étape, le 2 octobre : sous présidence française, le G7 décide de puiser 100 millions de barils dans les stocks stratégiques sur quatre mois, répartis entre brut et gazole, avec la consigne de débloquer le gazole en priorité dans les vingt jours. Troisièmement : Donald Trump demande au Trésor d’autoriser les automobilistes à rouler avec du gazole non routier – le « diesel rouge » – et de suspendre le prélèvement de la taxe fédérale jusqu’à la fin de l’année, voire de les en dispenser totalement.

Oui, mais il est important de noter que cet accord porte sur des livraisons de diesel russe aux États-Unis mais aussi au marché international. Il n’a jamais été prévu que la totalité aille sur le sol américain. L’essentiel, sur le marché pétrolier mondialisé, est d’injecter des volumes supplémentaires pour rééquilibrer l’offre et la demande globale afin d’orienter les cours à la baisse.

Non. Il est expressément mentionné que ces volumes s’adressent à la fois au marché mondial et aux États-Unis, sans aucune clé de répartition fixée à ce jour, ni par Washington ni par Moscou. Dès lors, si détente il y a, elle pourrait théoriquement profiter à l’ensemble des consommateurs, y compris en France. Mais il convient d’insister sur le terme « peut-être ».

D’abord, parce qu’on ignore si la Russie sera techniquement capable de respecter de tels engagements. N’oublions pas que Moscou a suspendu ses exportations de gazole non pas par hostilité, mais parce qu’elle peine à approvisionner son propre marché intérieur. Ses raffineries subissent des frappes de drones ukrainiennes régulières, profondes et efficaces. La Russie a d’abord stoppé en 2024 ses exportations d’essence, puis celles de carburant d’aviation, et enfin celles de gazole. Ces suspensions, annoncées jusqu’à fin octobre, étaient d’ailleurs déjà régulièrement reconduites. Comment un pays contraint de fermer le robinet par déficit domestique pourrait-il subitement injecter de telles quantités sur le marché mondial ? Ensuite se pose une question stratégique : pourquoi les Ukrainiens cesseraient-ils de cibler les raffineries russes simplement parce que Trump s’en agace ?

Ce principe de réciprocité – ne plus frapper l’énergie en Russie si les forces russes cessent de bombarder les infrastructures énergétiques ukrainiennes – est une option que Kiev s’est dite prête à accepter. En revanche, ce que les Ukrainiens n’acceptent pas, c’est le discours de Donald Trump consistant à faire d’eux les boucs émissaires de la flambée pétrolière en leur intimant l’ordre d’arrêter leurs frappes, tout en levant les sanctions américaines contre les importations de gazole russe. Ces sanctions, instaurées en 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine, viennent en effet d’être officiellement levées par le Trésor le 9 octobre, dans la foulée immédiate de l’accord avec Poutine, et ce jusqu’au 7 avril 2027. Faire porter l’entière responsabilité à Volodymyr Zelensky est absurde. Si les frappes ukrainiennes jouent un rôle indéniable, le facteur numéro un de la crise en 2026 demeure la guerre impliquant l’Iran au Moyen-Orient, avec le blocage du détroit d’Ormuz, les tirs sur les pétroliers et les attaques contre les raffineries des monarchies du Golfe.

Le gazole est essentiel à l’économie réelle : il alimente le transport routier de marchandises, l’agriculture, la pêche, l’industrie… La consommation planétaire en 2026 avoisine les 29 millions de barils par jour, un niveau considérable. Or, les pays arabes du Golfe sont structurellement des exportateurs majeurs de distillats moyens. Avec le conflit iranien et l’insécurité dans le détroit d’Ormuz, les flux sont perturbés. Si l’on ajoute à ce choc principal les frappes ukrainiennes sur l’outil de raffinage russe, le gazole et le kérosène subissent une contrainte d’offre bien plus sévère que le brut ou l’essence automobile. C’est ce qui explique que les prix du diesel aient flambé bien plus vite que ceux du baril de brut depuis le début de l’année 2026.

C’est la troisième raison de mon scepticisme. Si l’on cumule l’intégralité des volumes russes évoqués dans l’hypothèse la plus haute – 300 000 tonnes en octobre, 500 000 en novembre, 1 million en décembre, puis 3 millions par la suite –, nous atteignons 4,8 millions de tonnes au total. Cela représente environ 35 millions de barils. Rapporté à la demande planétaire de gazole de 29 millions de barils par jour, cela équivaut à 1,2 jour de consommation mondiale ! Prétendre faire baisser durablement les prix mondiaux avec des volumes aussi marginaux relève de l’illusion.

Donald Trump a un besoin impérieux de démontrer à l’électorat américain, particulièrement à sa base MAGA mécontente des répercussions économiques de la guerre avec l’Iran, qu’il agit pour leur pouvoir d’achat. C’est une stratégie de communication politique classique : saturer l’espace médiatique. Entre fin septembre et le 9 octobre, les annonces se sont succédé à un rythme effréné : mise sur le marché des réserves de brut américaines, mobilisation des stocks du G7, autorisation du gazole non routier sans taxe, et enfin accord bilatéral avec Vladimir Poutine. Trump veut montrer qu’il se bat sur tous les fronts, tout en préparant des arguments pour rejeter la faute sur autrui si les prix ne chutent pas. Il pourra pointer du doigt Zelensky ou les Européens accusés de freiner la libération des stocks. Il faut d’ailleurs rappeler que sur les 400 millions de barils que les trente-deux pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) s’étaient engagés à débloquer le 11 mars, seuls 325 millions avaient été effectivement mis sur le marché à la mi-octobre. Le communiqué du G7 du 2 octobre a d’ailleurs dû sommer l’AIE de veiller à ce que ces engagements soient intégralement tenus.

Un fléchissement modeste et passager n’est pas exclu. L’avalanche d’annonces peut impressionner les opérateurs de marché à court terme. On l’a vu récemment avec un recul de 2,5 % à 3 % du contrat gazole à Londres. Mais les traders finissent toujours par refaire leurs calculs. Aux États-Unis, où la consommation de gazole est projetée à 3,84 millions de barils par jour [soit 520 000 tonnes, NDLR], par le département de l’Énergie pour 2026, les prix à la pompe dépassent actuellement d’au moins 70 % leur niveau d’il y a un an. Une détente de quelques centimes est envisageable sous l’effet de ces annonces, mais espérer une baisse substantielle et pérenne d’ici au 3 novembre est irréaliste au regard des déséquilibres géopolitiques mondiaux.

Propos recueillis par Michel Revol pour Le Point.