La levée du carton rouge de Folarin Balogun à la suite d’une intervention de la Maison-Blanche marque-t-elle un précédent inédit de pression politique sur l’arbitrage et la justice sportive en Coupe du monde ?
Jusqu’à présent, on voyait surtout la face visible de l’iceberg de la politisation du sport. À l’ère de Donald Trump, on voit la face cachée. Toute la séquence américaine du football, depuis 2010 jusqu’à aujourd’hui, illustre la « géopolitisation » du sport. Cette séquence commence en 2010, lorsque la Fifa attribue deux Coupes du monde : l’une au Qatar, l’autre à la Russie.
Les États-Unis, qui étaient également candidats, sont écartés. Ensuite, ils lancent une enquête via le FBI. En 2015, cette enquête révèle un certain nombre de problèmes de corruption au sein de la Fifa et entraîne la chute de son président de l’époque, Sepp Blatter.
Par la suite, la Coupe du monde 2026 est attribuée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, une forme de compensation envers les premiers. Le but de la Fifa est mercantile : toucher le plus grand nombre de personnes sur la planète. Sur ce point, ses intérêts et ceux des États-Unis sont plutôt alignés. Sauf que l’instance commence elle-même à être dépossédée, puisque Donald Trump cherche également à se l’accaparer.
Cette séquence actuelle, avec le coup de téléphone de Donald Trump à Gianni Infantino pour faire annuler un carton rouge, est une ingérence destinée à améliorer les résultats potentiels des États-Unis, de la part de l’un des pays hôtes. C’est aussi l’illustration du fait que la séparation des pouvoirs au sein même de la Fifa ne fonctionne pas. Normalement, il existe une commission indépendante de l’arbitrage, qui n’est pas censée être contrôlée, ni même influencée, par Gianni Infantino. Là, on se rend compte que cette séparation n’existe pas.
Cette affaire a-t-elle des précédents ?
Elle rappelle Mussolini et le Mondial de 1934, en Italie fasciste. Mussolini avait vraiment fait du Trump, ou Trump a fait du Mussolini, c’est difficile à dire, mais, en tout cas, Mussolini avait mis en place tout un système pour faire pression sur les arbitres et motiver ses joueurs. La devise, c’était un peu : « La victoire ou la mort ».
Il avait créé un stade gigantesque à son image et avait aussi fait créer une coupe remise aux joueurs italiens, puisque l’Italie a remporté ce Mondial 1934. Il y avait cette idée d’appropriation de la compétition. Ce n’était plus la Coupe du monde de football, mais la Coupe du monde de Mussolini. Là, on a l’impression que Donald Trump cherche, lui aussi, à s’approprier la compétition et à faire de cet événement son événement.
Vous évoquez la volonté d’appropriation de la compétition par Donald Trump, mais ce dernier a longtemps semblé en retrait lors de cette Coupe du monde. Comment expliquer cette intervention soudaine lors de la séquence du carton rouge ?
Cela peut être une simple question de calendrier. Il est possible que Donald Trump ait eu d’autres affaires importantes à régler. Deuxième facteur : il est généralement de tradition que les dirigeants des pays hôtes de grandes compétitions sportives se mettent de côté pour laisser la place au football le temps de l’événement. On l’avait vu en Russie, en 2018. Vladimir Poutine avait été très présent avant la compétition, puis seulement au début et à la fin. Au Qatar, c’était la même chose. Pour faire de cette compétition un instrument de soft power positif, il vaut mieux que les dirigeants politiques s’en éloignent.
C’est là que cette séquence est fascinante : Trump est sorti de son rôle. La compétition se déroulait globalement assez bien. Là, il crée ex nihilo un conflit géopolitique relativement important. Quand on regarde qui a réagi, on se rend compte que ce conflit implique énormément d’acteurs : les États-Unis, la Fifa, l’UEFA et la Belgique, qui est la première concernée puisqu’elle doit disputer un match contre les États-Unis. Cela reste du sport, c’est vrai.
Mais le sport, c’est souvent le fond qui remonte à la surface. La forme, ici, c’est le football, ce que tout le monde voit. Mais le fond, c’est la géopolitique mondiale, les conflits entre différents acteurs. L’un des problèmes au cœur de l’Occident, c’est qu’un individu comme Donald Trump cherche à forcer un certain nombre de choses : dans le football, mais aussi dans la résolution de conflits ou dans l’idée de provoquer des guerres de façon unilatérale. C’est le cas au Venezuela ou en Iran.
Cinquante députés européens ont réclamé une enquête concernant le « prix de la paix » remis au président des États-Unis par Gianni Infantino. L’absence de Trump est-elle une manière de faire taire les soupçons sur l’absence de neutralité de la Fifa ?
Un certain nombre de décisions prises à l’égard de cette Coupe du monde depuis le début montrent qu’il n’a rien à faire de la bonne tenue de l’événement. C’est son événement, encore une fois. Le refus d’accorder des visas à un certain nombre de supporters, ainsi qu’à l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, témoigne bien du fait qu’il ne cherche pas spécialement à se protéger de la Fifa. Je ne pense pas qu’il se place dans cette logique.
Que révèlent ces affaires de visas, notamment avec l’Iran, de l’état de l’Amérique ?
Il est encore trop tôt pour le dire. Ces tensions préexistaient à la compétition. Ce n’est pas le football qui les a créées. Donald Trump avait déjà qualifié un certain nombre de pays de « shitty countries » [« pays de merde », NDLR] et il avait déjà mis en place des interdictions de visas pour plusieurs pays. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que cela se répercute directement sur l’événement. Généralement, ces événements sont plutôt utilisés comme des moments d’ouverture. On présente au monde un pays positif, attractif, une sorte de pays « Potemkine ».
Peu importe le régime : cela a été le cas du Qatar, de la Russie, mais aussi de la France. Tous essaient d’exploiter l’événement comme un instrument de soft power, de puissance douce. Là, on a l’impression que Donald Trump utilise la Coupe du monde comme un instrument de puissance tout court.
L’idée n’est pas seulement de diffuser une image positive, mais de faire une démonstration de force : « Ici, c’est chez nous, donc ce sont nos règles. » Si ces règles supposent que certaines personnes ne peuvent pas entrer sur le territoire, elles n’entreront pas, même si elles devaient arbitrer la compétition. Cela suppose aussi que, si un carton rouge est donné à tel joueur et empêche les États-Unis d’être au meilleur de leur forme lors du prochain match, alors on peut faire pression pour essayer d’inverser la tendance.
Pourquoi Donald Trump s’intéresse-t-il à ce point à un sport qui n’appartient pas à la tradition sportive des États-Unis ?
Il cherche à se l’approprier à plusieurs niveaux. D’abord au niveau événementiel, en étant très présent et très proche de Gianni Infantino. Ensuite au niveau des résultats, en essayant de peser de tout son poids sur les succès potentiels de l’équipe américaine. Dans le même temps, on l’a entendu dire qu’il faudrait changer la façon dont on appelle le football aux États-Unis. Il a affirmé que « soccer » était un terme à part et qu’on devrait l’appeler « football » comme ailleurs. Cela permettrait de ne pas s’exclure du reste du monde.
Je trouve que cela résume bien la situation. On n’est pas dans une logique de confrontation. Sinon, il aurait dit : « Soccer, c’est chez nous, on l’utilise et on continue à l’utiliser. » Là, il veut utiliser le mot « football ». Ce choix signifie qu’il veut se fondre dans la masse du football mondial, potentiellement se l’approprier, et montrer que les États-Unis sont les meilleurs sur le plan organisationnel, sportif et peut-être même politique.
Propos recueillis par Carla Spodek pour Le Point.
