Analyses / Défense, Stratégie, Armement
4 avril 2026
Ormuz, Bab el-Mandeb : la guerre dans la guerre
Ses capacités défensives rapidement annihilées dès les premiers jours de l’attaque aérienne israélo-américaine, l’Iran a adopté une stratégie contre-offensive à l’encontre de ses agresseurs : attaques sur Israël et les bases militaires américaines au Proche-Orient destinées à affaiblir le potentiel ennemi. Au vu des capacités affichées, c’était une opération à l’efficacité encore marginale, mais qui voulait s’inscrire dans la durée avec un impact médiatique et psychologique important.
Il a ensuite rapidement élargi ses frappes à des cibles d’intérêt appartenant aux pays hébergeant des bases américaines ou leur offrant des facilités. Ainsi, des infrastructures nationales diverses ont été visées au Koweït, Qatar, Émirats arabes unis (EAU), Irak, Jordanie et des tirs (de semonce ?) ont été dirigés contre la Turquie, Chypre et Diego Garcia, territoire britannique de l’océan Indien. L’Iran a ainsi choisi, logiquement peut-on dire, une stratégie visant à déstructurer les soutiens régionaux des États-Unis et à leur prouver l’incapacité des Américains à les protéger. Les résultats immédiats ne sont pas probants, l’Arabie saoudite et les EAU ont haussé le ton à l’encontre de l’Iran. Reste toutefois l’incertitude sur la capacité des États-Unis à assurer cette protection dans la durée. Quelques attaques récentes à fort impact médiatique en Arabie saoudite (destruction de stockage carburant sur le port de Yanbu, destruction d’un système de détection et de commandement aéroporté (AWACS) sur la base Prince Sultan, etc.) cherchent à ébranler la confiance.
Mais la carte maîtresse de l’Iran est sa capacité à exporter les effets de la guerre qu’il subit sur la totalité du monde via les garrots qu’il peut appliquer sur les flux de l’économie mondiale par sa position et ses tactiques de contrôle absolues des détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb (via les Houthis implantés au Yémen). L’étroitesse de la zone navigable de ces détroits (surtout Ormuz), la solide implantation iranienne ou houthie sur les rives nord et les moyens de combat utilisés (missiles, courte ou moyenne portée, tirés de bunker, depuis des embarcations rapides ou des sous-marins de poche ; drones marins ou aériens explosifs, etc.) restreignent drastiquement les capacités de défense des navires visés, civils bien sûr, mais tout autant militaire. Face à une telle forme de menace, potentiellement capable de frapper avant d’être détruite, voire même détectée, la tactique de l’escorte évoquée ici où là, n’est d’aucune efficacité.
Le climat d’anxiété généré a d’abord conduit les assureurs à suspendre leurs garanties, arrêtant ainsi le trafic. La contre-mesure de réassurance par les États-Unis n’a donné aucun effet, car en réponse, l’Iran a immédiatement fait savoir qu’il s’opposait à toute navigation de bateau non accrédité par ses soins, ce qui limite le transit à quelques pays (Iran naturellement et navires grecs, indiens, pakistanais, syriens et chinois). Il prélève, en outre, une taxe de passage.
Une guerre dans la guerre
Le contrôle des détroits est l’atout majeur du système de défense iranien qui l’utilise comme levier pour tenter d’opposer la communauté internationale contre la coalition israélo-étasunienne. L’arrêt de milliers de bateaux coupe les approvisionnements mondiaux de pétrole et gaz (20 % de la consommation mondiale), engrais (30 %), hélium (30 %), aluminium (20 %). La conséquence immédiate est l’inévitable augmentation drastique des coûts, suivie sur le long terme par une crise économique, financière, alimentaire. Trump claironne que ces problèmes d’approvisionnement ne concernent pas les États-Unis, mais, aggravant profondément les conséquences de la guerre, ils ont un effet direct sur la crédibilité du POTUS et des États-Unis.
D’abord en interne : les marchés s’emballent au gré des déclarations de Trump, mais montrent bien leur aversion à la poursuite de la guerre (taux des bons du Trésor, bourse, inflation), le prix des carburants s’emballe et avec lui décroit le soutien populaire, déjà faible, à la guerre et l’optimisme des Républicains pour les élections de Midterms. Enfin, il y a une usure de l’outil militaire (surutilisation de la Marine, décroissance des stocks et surcoûts). En externe, les États-Unis ont beau refuser d’endosser toute responsabilité dans le blocage du détroit d’Ormuz, de nombreux pays n’en pensent pas moins, ne seraient-ce que les Européens qui refusent de s’engager dans des opérations de sécurisation rendues nécessaire par une guerre « qui n’est pas la leur », et certains pays du Golfe qui commencent à douter de la fiabilité du bouclier défensif fourni par leur alliance avec les États-Unis.
Il est certain que cette guerre a été mal préparée politiquement, avec de grandes carences stratégiques dans la planification (impasses sur les détroits et sur la volonté iranienne d’exportation du conflit ; confiance absolue dans la tactique de « l’éradication des chefs ») et la conviction de la supériorité militaire et technologique de la coalition, réelle certes, mais inopérante face à un pays structuré, équipé et entrainé à conduire une guerre asymétrique, sur plusieurs cercles concentriques : son territoire national, ses forces extérieures subordonnées (Hamas, Hezbollah libanais, Hezbollah irakien, Houthis) et, enfin, ses réseaux terroristes internationaux dormants.
Vers un conflit gelé ?
Il est certain que les États-Unis trouveraient avantage à avoir une porte de sortie pour leur propre intérêt et parce qu’au fond, s’ils n’ont pas atteint les buts de guerre que d’aucuns leur attribuaient, ils ont causé des dégâts importants à l’Iran. Quant aux détroits, ils laissent les « utilisateurs » trouver une solution avec l’Iran. Pour sa part, Trump doit estimer pouvoir encore disposer des sanctions économiques, d’une capacité de renseignement et de réaction pour contrôler l’Iran sur le moyen terme, laissant ainsi un conflit gelé, non pas sur une ligne de cessez-le-feu, mais sur une évaluation globale de situation (nucléaire, programme balistique et couverture aérienne iranienne) ramenée à un niveau de menace acceptable. C’est bien ce que laisse entendre le POTUS (discours du 1er avril 2026) au-delà de la menace d’intensifier les frappes pendant deux semaines.
Mais simultanément, des renforts arrivent au Proche-Orient : capacités de renseignement et guerre électronique, de bombardement (B-52), de combat aéroterrestre (Military Expeditionary Unit ; brigade parachutiste), forçant l’Iran à prendre des mesures de protection sur l’ensemble de son territoire.
Trump utilise sans restriction la « stratégie de la confusion », ses déclarations à venir s’inscriront dans le même registre, et cependant personne ne peut les ignorer, autant les ennemis que les alliés ou indifférents. Pourparlers avec l’Iran, si tant est que ceux-ci en acceptent le principe ? Coup de poing avant désengagement ? Désengagement en claironnant les objectifs atteints ? Le discours de jeudi n’apporte pas les réponses attendues par les analystes géopolitiques, mais il cherche surtout à rassurer les marchés qui sont devenus le principal levier des crises, et ils exigent que cette crise se termine.
Mais surtout, la relative impuissance des États-Unis face à la résilience iranienne ouvre une dynamique vers un profond remaniement de l’ordre international :
- Il y a, certes, un affaiblissement des capacités militaires et nucléaires iraniennes, mais un renforcement de son rôle international par le contrôle des détroits d’Ormuz et Bab el-Mandel et la préservation de ses réseaux terroristes et d’influence internationaux ;
- La satisfaction est de mise chez les ennemis des États-Unis, enrôlés depuis 2009 (BRICS) derrière la Russie pour contester « l’ordre international selon les règles ». Il faut s’attendre à des initiatives de toute sorte pour exploiter cette faiblesse ;
- La montée d’un profond climat d’inquiétude dans tous les pays, principalement du Golfe, mais aussi d’Europe de l’Est, qui comptaient sur la protection militaire des États-Unis, mais les voient reculer ;
- La montée d’une interrogation existentielle dans la partie européenne de l’OTAN, après les menaces de Trump d’abandonner ce « Tigre de papier » qui ne veut pas répondre positivement à ses appels à l’aide. L’Europe va être partagée entre ceux qui ont lancé le mouvement de mise à distance des États-Unis à l’occasion de cette guerre, et ceux qui comptent toujours sur la protection des États-Unis. La fracture de l’OTAN pourrait être double : États-Unis/Europe et Europe de l’Ouest/Europe de l’Est.
- Une fin de l’OTAN, si elle était actée, s’accompagnerait de la mise en place de relations bilatérales entre les États-Unis et ses « clients européens » à la recherche de sécurité. Pas un horizon positif pour la dynamique de construction européenne.