On attribue à l’islamisme l’origine de bien des maux contemporains. Troisième –isme prévalant à l’échelle de la planète, successeur de ces ennemis globaux que furent le nazisme et le communisme, l’islamisme sera ainsi allé jusqu’à susciter bien des guerres, dans la foulée des attentats du 11-Septembre. L’Afghanistan en témoigne amplement à ce jour encore. L’’Irak, aussi controversés aient été les motifs de son invasion en 2003, continue à en faire foi. Quant à l’onde de choc du moteur islamiste contemporain, elle n’a pas fini de faire parler d’elle. Des Etats-Unis à l’Indonésie en passant par le Maroc, l’Egypte, le Mali, la Somalie, l’Arabie saoudite, le Yémen, le Pakistan, l’Inde, mais aussi la France, la Grande-Bretagne, ou encore la Russie, rares sont finalement les pays qui évoluent en marge de la question islamiste contemporaine.
Il est pourtant des signes qui trompent. Non pas que l’islamisme, sous certaines de ses formes s’entend, ne soit pas menaçant comme tel. Les organisations al-Qaïda et consorts ont ainsi prouvé l’ampleur de leurs capacités d’impact. Divers discours idéologiques exprimés de part et d’autre par des islamistes autoproclamés donnent également idée du radicalisme sous-tendant certaines formations contemporaines. Les opérations de démantèlement de cellules djihadistes annoncées par-ci par-là par divers gouvernements et leurs services de renseignement montrent, quant à elles, que l’islamisme demeure la source de menaces sérieuses.
Il convient pourtant de couper court à certaines idées reçues, tant l’obsession anti-islamiste a pu être à la source de bien des incompréhensions en ce qui concerne la réalité de l’islam en tant que religion. La profonde méfiance entretenue par bon nombre de gouvernements contemporains vis-à-vis de l’islam et de ses préceptes n’est en effet plus à prouver. Si la Loi sur les signes religieux en France en avait exprimé, en 2004, un aspect, les polémiques récentes relatives au référendum suisse sur les minarets et au projet français de Loi sur l’interdiction de la burqa en ont confirmé, si besoin était, la réalité. Or, il paraît à bien des égards erroné de vouloir faire découler la lutte anti-islamiste, et anti-djihadiste, d’une forme de stigmatisation de l’islam. Ainsi :
1- L’islamisme et le djihadisme, dans leurs acceptions contemporaines, sont à l’islam ce que le Lefebvrisme est au christianisme :
On érige en effet souvent de la rhétorique radicale exprimée par certains chefs religieux de l’islam comme preuve du caractère supposé intrinsèquement violent de cette religion. Or, à trop abonder en ce sens, on exclut par trop le fait que ces mêmes discours ont été particulièrement audibles, et sollicités, au lendemain du 11-Septembre. Les dix premières années du troisième millénaire ont été marquées en effet par l’insistance des Etats-Unis et de bon nombre de pays occidentaux sur la notion de « valeurs universelles » dont ils seraient porteurs, et qui auraient à être étendues à échelle planétaire. Simple réactualisation de la théorie de la « Manifest Destiny » développée en 1847 par un John O’Sullivan, doublée d’un alliage des thèses de Francis Fukuyama sur la « fin de l’Histoire » et de Samuel P. Huntington sur « le choc des civilisations », cette vision des faits ne pouvait cependant que s’attirer le courroux de religieux tentés par le développement de conditions pour leur existence politique. Le tour paraissait d’autant plus facile à jouer que, à l’appel à la promotion de la démocratie, du respect des droits de l’homme et de la paix, répondaient sur le terrain un renforcement par les Occidentaux de pouvoirs sclérosés en place (Algérie, Tunisie, Pakistan…), une grave entorse aux Conventions de Genève (Abu Ghraib, Guantanamo Bay…) ainsi que le choix du militaire comme voie de pacification (Afghanistan, Irak). Soit peu d’éléments à même de décrédibiliser franchement les plus radicaux des islamistes. Certes, certains parmi eux en profiteront pour doubler leur langage d’un appel à la mise à mal des intérêts occidentaux. Néanmoins, même des formations ayant l’islam pour principe de foi sans pour autant prôner la voie de la violence seront amenées à faire un choix, par esprit toutefois défensif bien plus qu’offensif.
2- La lutte contre l’islamisme de type djihadiste ne saurait occulter l’affirmation incontournable de formations islamistes politiques se définissant dans un cadre national.
Et c’est probablement là l’un des enseignements majeurs qu’il convient de retirer près de dix ans après les attentats du 11-Septembre et l’officialisation de la guerre mondiale contre le terrorisme. Maroc, Somalie, Jordanie, Irak, Turquie, Afghanistan, Malaisie, ou encore Indonésie ont en effet montré que, dans le courant des évolutions contemporaines, la lutte contre l’ « islamisme radical » n’a pas mené à un reflux des formations assumant un héritage politique puisant dans l’islam, bien au contraire. Plus près de nous, la polémique qui a éclaté en Malaisie, quand, en janvier 2010, le gouvernement a décidé d’interjeter appel après que la justice malaisienne ait cassé une décision du haut Conseil national de la Fatwa qui prônait l’interdiction de l’usage du mot « Allah » par les non-musulmans, exprime aussi la volonté de réappropriation par le politique de préceptes religieux afin de se garder une légitimité et une popularité auprès d’une majorité d’électeurs. Electeurs qui, pour leur part, sont ainsi perçus comme ayant un attachement intransigeant aux principes relevant du Sacré. Or, rien ne permet de dire que, dans bien des pays à majorité musulmane, cette ferveur pro-islam ait été présente au point d’exprimer une forme de « démission » des gouvernements en place vis-à-vis de telles questions. Une fois encore, l’analyse du musulman moyen à travers les lunettes d’un Oussama Ben Laden n’est pas sans avoir été à l’origine de cette réappropriation citoyenne du religieux.
3- Les islamismes sont eux-mêmes soumis à une diversité qui exprime des luttes de type politique.
Particulièrement parlant à ce titre est la lutte d’influence opposant l’Arabie saoudite, représentant supposé de l’islam sunnite, à l’Iran, représentant tout aussi supposé de l’islam chiite. Or, l’essentialisation de ces perspectives, outre qu’elle a un caractère erroné sui generis, répond aussi à des contradictions pour qui les replace dans un cadre historique plus large. A l’époque du Shah d’Iran, souverain dictatorial entièrement inféodé aux Etats-Unis, Riad n’avait pas développé de craintes particulières vis-à-vis de son homologue régional à majorité chiite. Pour cause : l’équation politique prévalant alors rendait l’Iran peu menaçant. C’est avec 1979, et la révolution islamique iranienne, que les faits ont évolué. La raison à cela résidait pourtant, dans la nature religieuse chiite de cette dernière – mais plus précisément dans son impact politique – et les menaces que l’Arabie saoudite croyait pouvoir y déceler. De la même manière, le déplacement du même prisme vers un pays tel que le Pakistan permet de voir combien, au sein même de l’islam sunnite, les rivalités politiques l’emportent sur les affiliations religieuses revendiquées. Sans quoi, la grande diversité des formations se prévalant de cet héritage religieux, entre Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz Sherif, Alliance démocratique islamique, Assemblée islamique du Pakistan, ou encore Assemblée du clergé islamique, ne donnerait pas autant le vertige.
4- Si la laïcité en « terres d’islam » n’a pas de sens, cela répond à une réalité incontournable.
A savoir que, au-delà de la question des pratiques religieuses, c’est l’islam en tant que Tradition et mode de vie qui incarne aussi une importance non feinte. Certains pays à majorité musulmane réputés être soit laïques (Syrie, Tunisie) soit « modérés » (Egypte, Jordanie, Malaisie), ne peuvent ainsi évoluer en marge d’un respect de certaines règles et de principes moraux réputés puiser dans les sources de l’islam. Qui plus est, les textes législatifs en vigueur, et plus particulièrement ceux relatifs aux modalités d’héritage et de succession, y puisent eux-mêmes dans la Charia, préceptes de lois coraniques ô combien dénoncés au départ des pays occidentaux. Or, si même les gouvernants les plus distanciés des questions religieuses en viennent à maintenir de telles dispositions en vigueur, c’est bien parce que la préservation de telles règles leur garantit une posture de garant d’une sacralité sans laquelle ils perdraient une partie de leur légitimité. Il n’y a pas plus de contradiction entre cette posture et celle développée par des Européens qui se déclarent majoritairement fiers de leur héritage chrétien. Et la notion de morale est elle-même, dans chacun de ces cas, conforme à des origines tout simplement similaires. Et ce quand bien même, et bien évidemment, cela ne préjuge pas pour autant du contenu de ces dispositions, qui, pour leur part, sont de manière générale bien loin de consacrer une pleine parité sociale.
5- Enfin, il faut bien être conscient de ce que la définition occidentale erronée de l’altérité alimente le moulin des islamistes les plus radicaux.
Dès lors, c’est à partir du moment où l’argumentaire politique occidental sera doublé d’actions de terrain constructives et cohérentes que la notion de confiance, si déficiente jusque-là, pourra commencer à produire ses effets. Plus que tout en effet, le radicalisme des uns a fait reflet au radicalisme des autres, et c’est en ce sens qu’une impression d’incompréhension mutuelle paraît s’être imposée sur le terrain. Or, pour remédiable qu’elle demeure, cette situation n’en est pas moins problématique, et regrettable, tant elle s’avère source de dégâts. La particularité qu’il faut pointer ici réside en effet dans le fait que les pays occidentaux sont détenteurs d’un rapport de forces en leur faveur, qu’ils n’arrivent cependant pas à canaliser au profit de politiques positives, constructives, et probantes. Dans ce contexte, le sentiment victimaire ayant « l’avantage », du point de vue de ses tenants, de justifier tout comportement de leur part, la quadrature du cercle ne tarde pas à s’imposer, avec un plein décalage entre les demandes et aspirations opposées par les uns et les autres.
Or, l’apparente prégnance de la question de l’islamisme ne devrait pas nous détourner de l’importance incarnée par les enjeux politiques contemporains, avec leur composante géopolitique. Jamais en effet la « géopolitique du religieux » n’aura paru faire autant de sens qu’aujourd’hui. Il serait pourtant erroné de la canaliser dans le seul cas de l’islam. Tout comme il serait abusif de croire que, une fois les tenants d’un « islam radical » (expression tout aussi inappropriée) vaincus, le monde pourrait rebondir sur de meilleures bases. Les référents des sociétés contemporaines font toujours la part belle au religieux, cela est un fait. Reste à voir de quelle manière est-ce que ces logiques pourront être maîtrisées, du moins tant qu’il ne sera pas trop tard.