ANALYSES

Et Poutine ressuscita l’Europe de la défense

Presse
31 mars 2022
Depuis le sommet européen de décembre 2013, l’Europe de la défense est entrée dans une phase de construction lente mais progressive, liée essentiellement aux effets de la crise économique de 2008 qui avaient conduit les Européens à mieux mutualiser leurs efforts en matière de défense. Si l’annexion de la Crimée en 2014 a poussé les Européens à stopper la baisse continue des budgets de défense depuis la fin de la guerre froide, le retournement n’était que très progressif Et si la France est le pays qui a le plus augmenté son budget de défense durant cette période, c’est surtout en réaction aux attentats terroristes de 2015.

L’Europe de la défense en construction, ce fut donc essentiellement, ces dernières années, des noms et sigles barbares, incompréhensibles pour le citoyen européen, comme la Coopération structurée permanente (CSP), la Revue annuelle coordonnée en matière de défense (RACD), la Facilité européenne pour la paix, le Fonds européen de défense (FEDef) et désormais la bous
sole stratégique adoptée lors du Conseil européen du 25 mars. Tout cela apparaît dérisoire quand la guerre est aux frontières de l’UE. Pourtant, il ne faut pas railler ces initiatives. Les outils développés depuis cinq ans doivent permettre de développer une politique européenne de
défense dans un cadre collectif : une véritable union de défense. La Facilité européenne pour la paix, entrée en vigueur en 2021, est d’ailleurs l’instrument qui a permis de financer la livraison d’armements létaux et non létaux à l’Ukraine.

Mais le principal effet de la guerre est d’abord d’ordre psychologique et politique : les Européens ont pris conscience qu’ils étaient en danger, qu’ils pouvaient être agressés militairement leur souveraineté. L’Allemagne, qui a décidé de livrer des armes à un pays en guerre et d’augmenter d’un tiers son budget de la défense pendant cinq ans, est le symbole de cette prise de conscience. Les Etats membres de l’UE ont compris en quelques jours qu’ils ne pouvaient continuer de se reposer uniquement sur les Etats-Unis, et donc sur l’Otan, pour assurer leur défense.

Les annonces d’accroissement des budgets de défense qui se multiplient en Europe, tout comme la boussole stratégique pourtant bien mal nommée, sont les preuves de la construction d’une
Europe de la défense qui ne se bâtit pas contre l’Otan ou les Etats-Unis mais pour la défense d’un continent et de l’UE. Aide-toi, le ciel t’aidera, en somme. Cela signifie-t-il que la réaction des Européens est unique et que les Européens ont le sentiment de partager les mêmes intérêts de sécurité ? II faut être prudent et nuancer le propos. La perception de la menace et donc les réponses à lui apporter sont intimement liées au ressenti que les peuples ont de cette menace. Le 11 septembre 2001, les Américains ont vécu la destruction des tours et ses 3.500 morts comme un drame sans précédent : pour la première fois dans l’histoire, ils étaient attaqués sur leur sol. Pendant la décennie suivante, ils ont augmenté massivement leur budget de défense et engagé leur lutte contre le terrorisme. Les alliés européens ont-ils été solidaires avec l’Amérique ? Assuré ment. Ont-ils pour autant aligné leur politique de défense sur la sienne ? Non. Nous avons connu, toutes proportions gardées, le même phénomène en France après le Bataclan en 2015. Aujourd’hui, la Pologne accueille plus de 2 millions de réfugiés ukrainiens, et la gare centrale de Berlin est devenue leur porte d’entrée en Europe. Pour ces pays, la guerre n’est pas une vue de l’esprit comme c’est parfois le cas en France, pays plus éloigné de la zone de guerre. La Pologne ou l’Allemagne, comme les pays Baltes, « vivent la guerre », et cela change tout. Dans les prochains mois, quand nous élaborerons la politique militaire et diplomatique adaptée à la nouvelle situation stratégique, il faudra garder à l’esprit ces différences de perception afin d’adopter des positions équilibrées. Car l’UE ne sera forte que si elle apporte une réponse unie et coordonnée.

Publié dans Les Echos.
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