ANALYSES

Ukraine : « Les pays d’Europe redécouvrent qu’ils pourraient être victimes de la guerre »

Presse
23 mars 2022
Cette guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine a été interprétée comme le retour du “tragique” en Europe et comme le réveil d’une Europe géopolitique. Quel est votre avis sur ce constat ?

Effectivement, c’est le retour du “tragique” pour les Européens de l’ouest qui n’avaient plus peur de la guerre depuis longtemps et qui découvrent aujourd’hui que la guerre n’est pas chez eux, mais à leurs portes. En effet, l’Ukraine a une frontière commune avec des pays membres de l’Union européenne.

Certes, il y a eu des conflits par le passé, mais ils étaient internes comme en ex-Yougoslavie ou alors ce furent des conflits maîtrisés comme la guerre du Kosovo en 1999. Là, les pays d’Europe occidentale redécouvrent qu’ils pourraient éventuellement être victimes de la guerre et qu’en tous les cas un pays dans lequel ils n’ont pas confiance, la Russie, est capable de déclencher une guerre contre un autre pays.

Ce retour du “tragique” a suscité une très grande peur et une forte mobilisation avec une sorte de réveil brutal et sonore des pays européens qui se sont décidés à agir et, entre autres, à aider militairement un pays qui est en guerre en lui fournissant des armes ; ce qui pour beaucoup d’entre eux est une première. Aussi, ils ont relevé leur seuil de défense en augmentant très fortement leurs dépenses militaires pour parvenir à un seuil de 2 % de leur PIB pour la plupart d’entre eux.

Comment interprétez-vous toutes ces annonces de hausses des budgets de la Défense dans les pays de l’UE ? Les Européens ont-ils négligé leur défense ces dernières années ?

En fait, ils n’avaient pas besoin d’augmenter leurs dépenses militaires à l’époque. La menace russe existait, mais elle n’avait plus rien à voir avec ce que représentait la menace soviétique en son temps. Donc il n’était pas anormal de réduire les dépenses en matière de défense et, par ailleurs, les dépenses militaires des pays européens de l’Otan sont quatre fois supérieures à celles de la Russie.

On estimait qu’il n’y avait pas de danger, qu’il y avait la protection américaine et que les Russes ne passeraient pas à l’acte. Tout ceci a changé aujourd’hui, avec la nécessité de prendre des précautions en rehaussant le seuil de la protection pour conserver une avance notable et importante par rapport aux dépenses militaires russes.

Cette guerre en Ukraine a donné lieu au retour en force de l’Otan, alors qu’elle semblait en état de “mort cérébrale” (pour reprendre les termes d’Emmanuel Macron). Pensez-vous que cette unité affichée par l’Otan peut durer dans le temps ?

En tous les cas, on peut déjà noter que jamais l’Otan n’a été aussi unie et aussi soudée qu’en ce moment à travers l’histoire. C’est finalement un échec pour Vladimir Poutine, puisque le résultat de son action aboutit au résultat exactement inverse de celui qu’il voulait. Son objectif était en effet de séparer l’Europe des Etats-Unis. A l’inverse, il a resserré non seulement les liens entre les pays européens et les Américains mais y compris entre les pays européens eux-mêmes.

Est-ce que cette unité va durer ? En tous les cas, elle sera là tant qu’il y aura cette perception de la menace russe. Ensuite, si d’ici plusieurs années – on sait très bien que la menace a cet effet de solidarité augmentée – il y a un sentiment moindre de menace, il est possible que l’unité diminue. Elle serait moins nécessaire en tous les cas. Le plus important, c’est qu’au moment où elle a été le plus nécessaire, les pays de l’Union européenne et de l’Otan ont su faire preuve d’unité pour envoyer un message commun à la Russie et ne pas lui donner l’impression qu’elle pourrait jouer la division entre eux.
Sur la même thématique
(Re)penser la relation franco-allemande