ANALYSES

Mon Amérique à moi

Correspondances new-yorkaises
7 janvier 2022


23 décembre. 10AM.

Il fait froid. J’avance d’un pas rapide, longeant les petites maisons individuelles de cette partie de Bay Ridge, le quartier de Brooklyn où je vis.

Mon vanilla latte de chez Starbucks est tiède. C’est pas grave. C’est l’intention qui compte. À part un homme de grande taille qui marche quelques mètres devant moi, la rue est déserte. Tout à coup le gars s’effondre. Je veux dire par là, qu’il s’écroule net, sans avertissement. Je ne sais pas si vous déjà vu un corps humain s’effondrer subitement, mais c’est impressionnant, croyez-moi.

Sous le choc, les lunettes de l’homme ont rebondi sur le trottoir où elles se sont brisées. Du sang a giclé.

Je me précipite vers le corps inerte. Bêtement, je me dis que le type est peut-être conscient, qu’il a juste chuté sur un nid-de-poule, alors qu’il est évident que ce n’est pas le cas.

Question idiote : “Sir, do you need some help ?”. Question moins idiote: “Do you want me to call 911?”.

L’homme est livide. Face contre terre, il semble comme paralysé. « I don’t know« , prononce-t-il du bout des lèvres. Je reviens de la salle de sport, je n’ai pas mon téléphone sur moi. Que faire ? Sonner à une porte ? Super, je vois une voiture de police stationnée à un angle à environ 20 mètres de là. Surprenant qu’ils n’aient rien vu, mais bon. Je cours jusqu’au véhicule. Deux flics y sont assis. Un homme derrière le volant pianote sur un iPhone, tandis que sur le siège arrière, son équipière, une femme donc, semble occupée à la même tache vitale.

Now, welcome to The Twilight Zone – la quatrième dimension.

Je frappe à la vitre. Le flic de derrière le volant lève la tête avec paresse et me regarde, il semble un peu ahuri.

Lentement, très lentement, il baisse la fenêtre de la voiture. « Oui ? », me demande-t-il. J’explique la situation, indiquant de la main le corps immobile allongé sur le trottoir à quelques mètres de là.

« Ah, mais nous on est des agents de la circulation, on n’est pas concernés par ce genre de chose. Désolé, il faut que vous appeliez le 911 ». Et là, je vous jure, cet idiot commence à remonter la vitre. À mon tour je reste interdit quelques instants puis, bloquant la vitre, j’insiste : « je n’ai pas mon téléphone avec moi. Il faut que vous appeliez une ambulance, le gars est en train de crever ! ». Toujours aussi laconique, ledit agent de la circulation, me pensant visiblement un peu lent à la comprenette, commence à m’expliquer le plus sérieusement du monde qu’il ne peut rien faire pour moi, son boulot étant de s’occuper uniquement du trafic routier.

Je sais que certaines personnes peuvent parfois être réticentes à sortir de leur champ d’expertise et qu’il ne faut ni insister, ni leur en vouloir, mais là, c’est trop. Un type est en train de mourir sous les yeux de deux experts en circulation de la ville de New York et ces abrutis semblent demeurer indifférents. Je me tourne vers la femme. « Ne me dites pas que vous ne pouvez pas appeler une putain d’ambulance, c’est n’importe quoi ! ». « Ben… sorry », murmure-t-elle presque timidement.

J’explose : « Je vais reporter ce qui se passe et je vous jure que vous allez être poursuivis pour non-assistance à personne en danger. Je vais vous trainer en justice et alerter les médias. Je connais des journalistes et cette histoire sera dans la presse dès demain ! Vous êtes des meurtriers ! ». Déclic. Une réaction, enfin. Le flic derrière le volant : « Vous énervez pas, Sir. Vous voulez qu’on appelle une ambulance, c’est ça ? ». Je crois rêver. « Bon… », dit-il, se tournant alors vers sa collègue avec qui il entame un conciliabule à voix basse.

Miracle, un passant apparait. Délaissant les deux cops visiblement occupés à décider lequel des deux devrait appeler les secours, je me dirige vers l’inconnu. Je lui montre le corps. Tout en composant le 911, il se précipite vers l’homme étendu sur le sol. C’est son cousin ! Il lui prend la main. L’ambulance arrive, me dit-il.

Je reste auprès des deux cousins jusqu’à l’arrivée de celle-ci et m’apprête à quitter les lieux au moment où les urgentistes entament leur travail. Voici ma carte, dis-je au parent de l’homme maintenant allongé sur une civière. « N’hésitez pas à m’appeler si vous avez besoin d’un témoin. Le comportement de ces deux flics est tout simplement déplorable ».

J’ai repris ma marche depuis quelques minutes lorsque j’entends venir de derrière moi la sirène d’une voiture de police. Je me retourne. La voiture se range sur le trottoir. L’un des deux agents, l’homme, en descend.

« Sir, je voulais vous dire, on l’a appelé l’ambulance. Mais l’autre est arrivée plus vite, alors bon… Nous c’qu’on veut, c’est juste pas avoir d’histoire, vous savez… ».

J’acquiesce d’un hochement de tête puis poursuis mon chemin.

Pas de punch line ici. Pas de morale, non plus. Juste un banal épisode de la vie quotidienne au pays de l’Oncle Sam. Un pays dont la devise pourrait devenir si les choses continuent comme ça, « chacun pour soi et Dieu pour tous ».

 

29 décembre. Early bird time.

C’est un petit diner à l’ancienne. Comme on en voit sur les toiles de Norman Rockwell. À l’entrée est affiché le menu. On y annonce que le restaurant peut servir plus de quatre cents plats. Ça va des pancakes géants aux moules frites en passant par pas moins de trente combinaisons d’hamburgers. Sans oublier bien sûr le milkshake traditionnel de Brooklyn. “Speciality of the house ! The best in the world !”.

De janvier à novembre, un fond de musique country. Parfois un peu de Rock and roll. Bill Halley, Jerry Lee Lewis, Elvis of course. Jamais de British. C’est vulgaire. En décembre, des chants de Noël. Sucrés à souhait.

La serveuse habituelle, du moins celle que je connais, semble avoir été choisie après un long casting, car elle aussi est une peinture vivante de Rockwell. Plantureuse, blonde platine, sans âge, un sourire et une bonne humeur sans pareille.

Elle n’est pas là aujourd’hui. Normal, c’est le matin. Moi, je suis un client du soir. C’est marrant comme on a tendance à croire immuables les décors qui nous sont familiers. Absent, donc, le couple de petits vieux de la table du fond, pas encore là le gros brun qui se goinfre de gaufres à l’heure du dîner, ni le monsieur aux billets de loterie…

Une fois la porte d’entrée refermée, je me dirige vers le comptoir, un peu essoufflé pour avoir couru longtemps. Ce matin, je suis là pour une soupe à l’oignon.

Au moment de payer, je tends ma carte de crédit. Impossible de faire un paiement de moins de 15$ par carte ! Ma soupe à l’oignon coute 6$ et je n’ai pas de cash. Alors que je réfléchis à quel autre plat à emporter je pourrais commander, une voix pleine d’une sympathique gouaille m’interpelle d’une table voisine. « T’emmerdes pas honey, elle coûte combien ta soupe ? Hé, Mike, mets-ça sur ma note ! »

Je me retourne et vois une dame d’une soixantaine d’années aux traits fatigués qui me sourit. Elle est vêtue de vêtements de tailles XXL, une casquette défraîchie des Mets tente de cacher maladroitement une chevelure clairsemée et abimée par de trop nombreuses teintures.

« C’est très gentil Madame, vraiment, mais je vais commander quelque chose d’autre. Ne vous inquiétez pas », lui dis-je. « Non, non, ça me fait plaisir, allez ».  Je ne sais pas si elle agit ainsi par ce qu’elle pense que je n’ai pas un rond – je porte ce matin un vieux survêtement qui a pas mal vécu – ou si c’est simplement parce que faire plaisir, même à un étranger, lui fait, comme elle dit, plaisir, mais je ne discute pas.

Après l’avoir remercié et lui avoir souhaité une bonne année 2022, je quitte le restaurant tout en me disant que c’est ce genre de geste, généreux et impulsif, tellement américain en fait, qui me laisse encore, et malgré des épisodes comme celui du 23 décembre et tout ce que j’ai pu écrire dans ces colonnes, un peu d’espoir en l’Amérique.

Le plus marrant, c’est que ce diner est connu pour être un vrai repaire de trumpistes. Ces déplorables, comme disait l’autre.

« Mon Amérique à moi, c’est jamais les gratte-ciel

Ni les flics, ni les fusils, ni la drogue, ni le sang

C’est plutôt les enfants qui sur leurs vélos rouges

Distribuent les journaux aux portes des maisons

Et y a des bouteilles de lait sur tous les paillassons (…)

Mon Amérique à moi est modeste et tranquille

Elle me dit « Good morning! » avec un grand sourire

Me sert du café chaud, des pommes à la vanille (…)

Mon Amérique à moi

Oh, mon Amérique à moi (…) », chantait Johnny Halliday dans les années 70.

 

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Ses deux derniers essais, «Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » et «  Femme vaillante, Michaëlle Jean en Francophonie », sont respectivement parus chez Max Milo en 2020 et aux Éditions du CIDIHCA en 2021.
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