ANALYSES

La Transition démocratique espagnole, un aggionamento difficile

Tribune
5 janvier 2021
 



Ces dernières années, la Transition espagnole a pris un coup de vieux. La Transition démocratique espagnole a été en son temps, il y a quarante-deux ans, vue comme un modèle. Sans trop de casse, et en peu de temps, l’Espagne a en effet tourné la page du franquisme et ouvert celle de la monarchie parlementaire. De 1975 à 1978.  En Amérique latine, comme en Europe de l’Est, la voie espagnole de sortie de dictature avait été suivie avec attention, afin d’en répliquer  les compromis économes en drames humains et politiques. Recevant les 27-30 avril 1983, plusieurs dizaines d’invités ibéro-américains, le ministre des Affaires étrangères espagnol, d’alors, Fernando Moran, pouvait les accueillir en leur rappelant que « notre pays a connu un processus de transition démocratique de portée indéniable. (..) Le sous-continent ibéro-américain est lui aussi aujourd’hui face à un défi », objet de ces “Rencontres en démocratie”[1].

Le temps a passé. De nouvelles générations espagnoles, dotées de boussoles politiques exigeantes, et de mémoires sélectives, ont pris le relai des architectes transitionnels d’hier. Sur fond de crises, économique et financière, et du Covid-19, qui ont déséquilibré les équilibres institutionnels et gommé les aspérités de l’histoire de la démocratie retrouvée depuis 2009. Le Roi, Juan Carlos Ier, clef de voûte de la Transition, a fait défaut en ce moment délicat. La crise politique était probable. Elle a effectivement été au rendez-vous.

La querelle des anciens et des modernes est vieille comme le monde. Les nouvelles générations politiques espagnoles ont de plus en plus ouvertement remis en cause les compromis négociés de 1975, année du décès du “caudillo”, à 1978, date d’adoption de la Constitution. Pourquoi dit-on, côté gauche, avoir accepté le rétablissement de la monarchie ? Monarchie abolie en 1931, et remise en selle par le général Franco, fossoyeur en 1936, de la Républque. Pourquoi, avoir renoncé signale-t-on à Barcelone, au droit à l’autodétermination, échangé contre un objet politique non identifiable, les Communautés autonomes ? Pourquoi s’exclame-t-on à l’extrême droite avoir diabolisé le “Régime” antérieur, qui avait su défendre la nation contre le communisme et le séparatisme ?

Ces jeunes pousses partisanes, Unidas Podemos (à gauche), Junts per Catalunya (indépendantiste), CUP (indépendantiste d’extrême gauche) et ERC (Gauche républicaine catalane), Vox (extrême droite) et Ciudadanos (centre droit nationaliste espagnol), mais aussi PP (droite), dénoncent l’abandon par le PCE, le PSOE, CiU (nationalistes catalans), l’UCD (centre droit post franquiste), des grands principes figurant dans leurs statuts respectifs. PCE et PSOE en effet se déclarent républicains, CiU, indépendantiste, et les fondateurs de l’UCD, comme le Roi, étaient issus des arcanes de la dictature. Les petits nouveaux se référant aux valeurs tirent donc sans respect sur les abandons voire les “trahisons” des partis qui ont fait la Transition.

Unidas Podemos, bien que gouvernant en coalition avec le PSOE affiche son antimonarchisme. Les nationalistes catalans ont déposé en consigne partisane leurs prédécesseurs de CiU, au nom de la pureté indépendantiste. La droite et l’extrême droite font bloc derrière le mot d’ordre de la défunte dictature, “L’Espagne est une, grande et indivisible”. Ils contestent le déménagement de la dépouille du dictateur, qui jusqu’en 2020 était toujours enterré dans un lieu monumental entretenu par l’État démocratique, le “Valle de los Caidos”, construit par des prisonniers républicains. Ils bloquent la recherche et l’identification du corps des disparus de la guerre civile. Ils fustigent les figures politiques de la IIe république présentées comme des assassins liberticides, indignes de figurer dans la nomenclature des rues de Madrid.

Ces gestes ostentatoires ont fait resurgir une polarisation oubliée. Les propos échangés sont d’une rare violence en démocratie. Qu’il s’agisse des indépendantistes catalans, des droites “nationales”, ou de l’extrême gauche. Une escalade aux marges de la démocratie étire à l’extrême l’élasticité du système élaboré en 1978. Les indépendantistes catalans ont organisé un référendum inconstitutionnel sur l’indépendance, le Parti populaire bloque tout renouvellement du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, Unidas Podemos demande la création d’une commission d’enquête sur la Royauté, 73 officiers supérieurs retraités ont publié une lettre ouverte adressée au Roi, comme  porteur des valeurs de l’unité nationale menacée par “un gouvernement social communiste appuyé par des quasi-etarras et des indépendantistes”. Le Roi émérite, Juan Carlos Ier, reconnu en son temps par la droite comme l’héritier désigné par Francisco Franco, et par les démocrates comme le sauveur de la démocratie menacée par un coup d’État militaire en 1981, essaie de faire oublier ses turpitudes financières et familiales, à Abu Dhabi.

L’Espagne pour autant glisse-t-elle sans garde-fous vers un retour à ses démons d’hier ? La Transition n’a pas c’est vrai donné entièrement satisfaction aux démocrates et aux nationalistes périphériques. La Loi fondamentale est restée imprécise sur les compétences et l’impunité accordée au Roi. Elle l’est tout autant sur la définition accordée aux entités, basque et catalane. Il convient de rappeler ou il aurait été pertinent de le faire auprès des jeunes générations que la Transition n’a pas été une partie de plaisir. Le “Bunker”, les pouvoirs issus du franquisme, les organisations d’opposition violente au franquisme ont rappelé leur présence, avec force et violence. Assassinats, torture, tentatives de coups d’État, perpétuation du terrorisme etarra, ont contraint aux compromis. De 1976 à 1982, l’ETA a tué 340 personnes, les GRAPO (extrême gauche), 73, le Triple A, le Bataillon basque espagnol (extrême droite), 62, la police et la garde civile, 178, 32 personnes sont mortes au cours de manifestations[2].

Franco connait pas, Transition connait pas, l’amnésie collective n’a pas été l’antidote incontournable aux errements du passé, imaginé par les pères des compromis démocratiques négociés de 1975 à 1978. Pour autant la Raison politique n’a pas dit son dernier mot. 2021 n’est pas nécessairement aussi sombre que la collection d’évènements récents laisse supposer. Des ajusteurs de la Transition ont signalé leur présence. PSOE, Unidas Podemos, Gauche républicaine catalane, Basques du PNV et de Bildu, s’efforcent de dépasser leurs différences pour proposer un aggiornamento inattendu. Celui d’une redéfinition de l’Espagne, prolongeant le pacte de 1978, en lui donnant une dimension territoriale plurielle, qui pour l’instant n’a pas de nom. Celui d’encadrer l’impunité du monarque. Celui d’élargir l’assiette sociale de la démocratie. Un défi d’envergure pour ces partis politiques. Mais aussi, si ce pari trouve l’appui de majorités électorales, un défi existentiel pour une droite et une extrême droite, repliées sur un passé inopportun et inapproprié.

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[1]Instituto de Cooperacion Iberoamericana, “Iberoamérica Encuentro em la Democracia”, Madrid, ICI, 1983

[2]Voir Gaizca Fernandez Soldevilla, La violencia em la Transicion, El Pais, 23 décembre 2020, p 11
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