ANALYSES

Guinée et Côte d’Ivoire : chronique de deux crises électorales programmées

Tribune
30 octobre 2020
Par Gilles Yabi, politologue et fondateur président du think tank WATHI


En Guinée, près d’une trentaine de morts se sont ajoutés, depuis l’élection présidentielle du 18 octobre, au bilan déjà macabre de plusieurs mois de violences politiques. Mais l’attention africaine et internationale se détourne déjà de la crise postélectorale guinéenne, pourtant appelée à durer, parce qu’un autre pays de la région aborde dans un climat comparable son scrutin présidentiel. Le 31 octobre, quatre candidats sont censés être en lice pour le premier tour de l’élection présidentielle ivoirienne, dont deux seulement auront fait campagne, Alassane Ouattara et Kouadio Konan Bertin. Les deux autres, Henri Konan Bédié et Pascal Affi N’Guessan, ont appelé au boycott actif du vote, sans se retirer formellement.

En Côte d’Ivoire aussi, de nombreuses familles ont déjà perdu leurs jeunes dans des violences, opportunément qualifiées de communautaires, au cours des dernières semaines, qui se sont ajoutées à celles survenues juste après la confirmation de la candidature du président Ouattara par le Conseil constitutionnel. En Guinée, comme en Côte d’Ivoire, des personnalités politiques a priori respectables continuent à clamer haut et fort que les candidatures des présidents sortants Alpha Condé et Alassane Ouattara ne sont pour rien dans la multiplication des violences ou dans les tensions au sein de leurs communautés nationales respectives.

Refuser de compter jusqu’à trois

Ces personnalités continuent à défiler sur les plateaux de télévision pour expliquer, avec une pathétique conviction, que leurs champions, après deux mandats consécutifs, ne sont point candidats à un troisième mandat mais au tout premier d’une « nouvelle » république. En Guinée, dans un contexte de restriction organisée de l’accès à l’information par des coupures d’internet, on sous-estime encore les violences et la peur qui se sont installées dans différentes localités du pays, loin de Conakry où la situation est connue. Beaucoup de familles ont tout perdu dans la région forestière, au sud du pays, et ont dû fuir les lieux où elles ont vécu pendant des décennies.

Le drame qui se joue, au-delà des victimes de la répression policière et militaire, et de celles répertoriées au sein de ces forces armées elles-mêmes, c’est le délitement de la cohésion nationale déjà fragile dans ce pays. C’est, il faut le dire clairement, l’approfondissement du sentiment de méfiance entre « les Peuls », qu’ils soient peuls à 100%, à 80, 50 ou 20%… et les « non Peuls », qu’ils soient Malinkés, Koniankas, Soussous, Guerzés, Kissis ou Tomas à 100, 75, 45 ou 10%…  Aussi absurde que soit l’obsession de classer chaque citoyen guinéen dans un groupe ethnique spécifique et unique, la superposition des préférences politiques supposées et de l’appartenance ethnique présumée est une donnée de la crise politique actuelle.

Pour le pouvoir d’Alpha Condé, en 2020 comme en 2010 – lorsqu’il avait miraculeusement gagné au second tour après avoir été distancé de plus de 20 points au premier tour – la donnée ethnique est un puissant moyen de mobilisation politique contre son adversaire principal, Cellou Dalein Diallo. Pour ce dernier, il s’agit d’un piège dont il a toujours du mal à s’extirper, ses ambitions politiques étant interprétées par beaucoup de ses compatriotes comme représentatives uniquement d’une volonté des Peuls d’exercer le pouvoir présidentiel pour la première fois dans le pays.

En Guinée comme en Côte d’Ivoire, tout ce qui détourne du débat sur le troisième mandat sert prodigieusement les intérêts des présidents sortants. Alpha Condé et Alassane Ouattara ont beau jeu de critiquer le fait que leurs adversaires n’aient pas fait ou ne fassent pas campagne sur la base de leur programme mais se focalisent exclusivement sur la dénonciation de leurs candidatures à eux. Ils savent très bien qu’en sollicitant un troisième mandat, contraire à l’esprit et à la lettre des constitutions de leurs pays, les nouvelles comme les précédentes, ils ont créé les conditions politiques pour que les campagnes électorales soient vidées de leur sens.

Des scrutins gagnés d’avance

Quiconque a suivi le processus politique en Guinée qui a abouti au référendum pour approuver une nouvelle constitution savait qu’Alpha Condé ne partait pas à l’élection présidentielle pour prendre le risque de la perdre. Et quiconque connaît quelque peu l’histoire politique, institutionnelle et électorale guinéenne ne pouvait s’attendre à ce que le scénario du Sénégal sous Abdoulaye Wade, en quête d’un troisième mandat, se reproduise en Guinée : au Sénégal, au soir du scrutin, les journalistes commencèrent à donner les résultats bureau de vote par bureau de vote et l’ensemble du dispositif mis en place par les organisations de la société civile permit de limiter fortement les possibilités de fraudes de grande ampleur. Et il y a des institutions civiles et militaires dont les chefs sont capables d’opposer un non poli mais ferme à un président qui voudrait s’imposer par la force.

En Côte d’Ivoire, les déclarations du président Ouattara dans les interviews données aux médias français et encore davantage dans ses meetings de campagne à l’intérieur de son pays, sont surprenantes et révélatrices d’une conception « à l’ancienne » du pouvoir. Le président candidat est très sûr de lui, très offensif à l’égard de ses adversaires et n’est nullement gêné par la remise en cause du principe de la limitation à deux mandats présidentiels, inscrit dans l’ancienne constitution de 2000 et reconduit dans celle de 2016 qu’il a lui-même proposé au référendum. En Côte d’Ivoire comme en Guinée, les architectes du troisième mandat n’avaient pas pris le risque de proposer au débat public puis au vote la suppression de la limitation à deux mandats dans les nouveaux textes constitutionnels. C’est en cela que la manœuvre consistant à changer de constitution pour remettre les compteurs à zéro relève au mieux de la ruse, au pire de l’abus de confiance.

Dans ces deux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, les candidatures des présidents sortants ne sont pas les causes exclusives des tensions et des violences qui accompagnent les processus électoraux actuels. Les faiblesses des institutions électorales composées de représentants des partis politiques plutôt que d’experts indépendants sont connues et documentées. Des commissions électorales constituées sur ce modèle ont rarement permis d’organiser des élections crédibles et perçues comme telles. Les controverses sur les fichiers électoraux sont aussi récurrentes.

Dans les deux pays, les acteurs politiques dominants ont leurs parts de responsabilité dans le non renouvellement des pratiques politiques qui entretiennent la personnalisation du pouvoir et la faiblesse des institutions. Il n’y a aucun doute par exemple en Côte d’Ivoire sur le degré élevé de responsabilité des anciens présidents Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, de l’ancien Premier ministre et chef de la rébellion Guillaume Soro, aux côtés du président Alassane Ouattara, dans la longue crise politique du pays pendant plus deux décennies. Mais pour analyser correctement la situation, il faut isoler et examiner un à un les facteurs de crise et les hiérarchiser en fonction de leurs contributions respectives à la survenue ou à l’aggravation des tensions.

« Après moi le déluge »

A Abidjan comme à Conakry, les choix politiques réfléchis et assumés des deux présidents sortants ont enterré toute possibilité de voir leurs pays respectifs échapper à des crises graves de nature à compromettre la stabilité et la paix pendant des mois, voire des années. Lorsqu’on connaît le rôle de long terme joué par Alassane Ouattara pendant la crise ivoirienne et les stigmates du conflit postélectoral de 2010/2011 dont il est sort victorieux avec le soutien militaire des ex-forces rebelles de Guillaume Soro et des forces françaises, il était évident qu’il ne pourrait pas être la figure qui incarnerait la réconciliation en Côte d’Ivoire. Mais il avait la possibilité, en se retirant au terme de dix années de présidence, qui ont quand même permis de relancer l’économie ivoirienne, d’ouvrir enfin la porte à une nouvelle ère politique, moins marquée par les reniements, les manipulations et l’hypertrophie du pouvoir présidentiel.

Alpha Condé aussi a manqué une occasion d’offrir à la Guinée une chance de s’éloigner du spectre de la violence politique, des régimes militaires et des divisions intercommunautaires. Compte tenu de leurs âges respectifs, leurs choix politiques de cette année véhiculent le message : « après moi le déluge ». Ce n’est pas en refusant à chaque tournant historique potentiel de faire un choix qui peut raviver l’espérance que les gouvernants de la région ouest-africaine décourageront des milliers, voire des dizaines de milliers de jeunes, de céder à l’appel du grand large. Celui qui finit si souvent en appel de la mort, dans les eaux sombres de l’Atlantique ou de la Méditerranée.

——————–

Article publié dans le cadre de l’Observatoire des élections 2020 en Afrique de l’Ouest, créé en partenariat avec WATHI.
Sur la même thématique
Sahel : la guerre sans fin ?
Afrique-France ou Françafrique ?