ANALYSES

« Écouter les Africains dans le système multilatéral »

Interview
15 juillet 2020
Entretien avec Anne-Cécile Robert, directrice du Monde diplomatique, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, responsable du programme Afrique/s.


Le 26 juin marque la date anniversaire de l’Organisation des Nations unies (ONU), créée en 1945. Après 75 ans d’existence, des interrogations se posent au regard d’un système multilatéral en berne, dont nombre d’acteurs internationaux continuent d’appeler à la réforme. Focus depuis le continent africain. Entretien avec Anne-Cécile Robert, directrice du Monde diplomatique, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, responsable du programme Afrique/s.

Comment est perçu le système multilatéral onusien par les Africains ?

La création de l’ONU en 1945 a suscité beaucoup d’espoirs en Afrique. Les populations colonisées et avides de conquérir leur liberté et leur souveraineté ont perçu la nouvelle organisation comme un soutien potentiel. La Charte de l’ONU débute en effet par ces mots, trop souvent oubliés, « Nous peuples des Nations unies ». Dans cette perspective, les peuples sont les acteurs principaux, les États et les gouvernements ne sont que leurs mandataires. L’ONU a, au sens propre, une vocation universelle et concerne tout le monde. Le Conseil de tutelle de l’ONU oblige, en outre, les puissances coloniales à rendre des comptes sur leur manière d’administrer les territoires sous leur contrôle. Néanmoins, la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948 par l’Assemblée générale, s’adresse à tous les peuples sans « aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté. » Les peuples colonisés peuvent donc « se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. » De nombreux leaders indépendantistes, comme le Camerounais Um Nyobe, se serviront de l’ONU comme d’une tribune pour faire entendre leur juste cause et construire des stratégies d’alliances destinées à obtenir la liberté et la souveraineté. L’Assemblée constitue toujours aujourd’hui une tribune importante, mais aussi un outil d’influence pour l’Afrique : dans cette enceinte, les États sont égaux, quelles que soient leur taille et leur richesse, car le principe qui la régit est « un État = une voix ». Avec ses 54 États (sur les 193 que compte l’ONU), l’Afrique pèse beaucoup. Elle ne mesure peut-être pas assez sa force potentielle.

Est-ce que la crise du Covid-19 a changé cette perception ?

Au début de la pandémie, le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a prononcé une phrase malheureuse, prédisant que le virus pourrait causer la mort de millions d’Africains. Il cherchait à appeler chacun à la vigilance et les pays riches à se tenir prêt à fournir une aide au continent. Cette phrase fut perçue comme condescendante en Afrique. Il est vrai que l’Union africaine n’a pas attendu l’ONU pour créer des mécanismes de surveillance sanitaire à l’échelle du continent et pour coordonner l’effort de suivi de la pandémie. L’Afrique dispose d’une expérience inégalée dans la lutte contre les pandémies (Ebola par exemple). Les gouvernements, comme ceux d’Afrique du Sud, du Ghana ou du Sénégal, ont réagi très tôt. Les médecins africains sont particulièrement bien formés et habitués à travailler dans des conditions très difficiles. Mise à part cette phrase malheureuse de M. Guterres, la tendance est plutôt au renforcement de la coopération. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) renforce ainsi sa collaboration avec les organisations régionales africaines, car le virus fait des ravages dans les camps de réfugiés du continent. Le directeur de l’Organisation mondiale de la santé, le Djiboutien Tedros Adhanom Ghebreyesus, bien que mis sous pression des États puissants comme la Chine et les États-Unis, a su s’affirmer comme lorsqu’il a incité, très tôt, les pays à « tester, tester, tester » en se référant au modèle sud-coréen.

Quel pourrait être le rôle de l’Afrique dans les mondes qui viennent et plus particulièrement dans ce système onusien ?

L’Afrique a un rôle très important à jouer à l’ONU. En premier lieu, la plupart des opérations de maintien de la paix (OMP) se déroulent sur le continent. C’est le Conseil de sécurité qui en décide sous le contrôle des cinq membres permanents disposant du droit de veto. Les pays africains élus par rotation dans cette instance se coordonnent pour peser sur les mandats donnés aux OMP. Il serait nécessaire de les écouter avec plus d’attention qu’on ne le fait aujourd’hui. Des passerelles sont tendues entre le Conseil de sécurité de l’ONU et le Conseil paix et sécurité de l’Union africaine. Elles doivent être renforcées afin que le point de vue des Africains, premiers concernés, soit mieux pris en compte. Les grands pays, qui dominent la scène internationale, sous-estiment les efforts effectués par l’Union africaine. Certes, la fameuse force militaire africaine n’est pas encore au point, mais cela viendra. En second lieu, l’Afrique est l’un des poumons culturels de la planète : les civilisations qui irriguent le continent ont beaucoup à apporter au monde. Par exemple, la Charte africaine des droits de l’homme est l’une des rares à se référer, non seulement aux droits, mais aux devoirs que chacun a envers les autres et la collectivité. C’est un complément intéressant aux valeurs individualistes occidentales. Autre exemple, certaines traditions africaines accordent une place importante au dialogue et à la médiation. Des enseignements très fructueux pourraient en être tirés. En troisième et dernier lieu, le continent demeure sous la tutelle, de fait, des institutions financières internationales (IFI), qui lui dictent les politiques économiques qu’il doit mener. Depuis des décennies, les IFI prodiguent au continent les médicaments économiques qui le tuent à petit feu (néolibéralisme, libre-échange, conditionnalités de la dette). Or, ces médicaments sont périmés, comme l’a montré la pandémie de Covid-19, dont les dégâts sont en partie le produit de la mondialisation libérale. Le continent africain, gangréné par les inégalités, nous tend le miroir grossissant de ce monde sauvage. Peut-être serait-il temps de regarder ce reflet distordu et de changer de cap. L’une des premières mesures à prendre serait d’annuler purement et simplement les dettes contractées comme le suggère à bon escient le Comité pour l’annulation des dettes illégitimes. Si nous croyons vraiment à la diversité culturelle, il faut construire des relations internationales plus équilibrées. En particulier, le monde doit écouter l’Afrique.
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