ANALYSES

Décès du président Nkurunziza : vers une possible réintégration du Burundi sur la scène internationale ?

Tribune
23 juin 2020
Entretien avec Christian Pout, PhD, Ministre plénipotentiaire, Président du think tank CEIDES basé au Cameroun, réalisé par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.


Les trois mandats successifs de Pierre Nkurunziza, président du Burundi, ont été révélateurs de turbulences internes. Celles-ci ont eu un impact non négligeable sur les rapports au pays avec ses partenaires internationaux. Un bilan s’impose au lendemain du décès du président. Entretien avec Christian Pout, PhD, Ministre plénipotentiaire, Président du think tank CEIDES basé au Cameroun, réalisé par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.

Quel est le bilan en matière de relations extérieures des trois mandats (2005-2020) de Pierre Nkurunziza ?

Pierre Nkurunziza a entamé son cycle présidentiel dans un contexte délicat en raison du conflit ethnique mortifère (hutus/tutsis) qui a précédé son accession au pouvoir. On pensait ce conflit stabilisé, grâce à la diplomatie de paix initiée en 2000 sous l’égide de Nelson Mandela, et concrétisé par l’accord d’Arusha[1]. Sans verser dans les dynamiques du temps long, il apparait que le bilan du président burundais Pierre Nkurunziza en matière de relations internationales est tributaire des crises qui ont bouleversé ses mandats. L’image d’un pays sur la scène internationale est généralement fonction du système de régulation des affaires internes. Bien qu’ayant donné des couleurs reluisantes au Burundi sur la scène internationale, du fait de la participation accrue de ses soldats aux opérations de maintien de la paix, la scénographie des trois mandats de Nkurunziza est révélatrice de maintes turbulences internes (virage autoritariste confirmé en 2015). Dès son premier mandat (2005 à 2010), on a pu observer un regain de violences et d’emprisonnements politiques, au grand dam des partis d’opposition, des syndicalistes, journalistes et ONG des Droits de l’Homme. Ce qui valut une inscription du Burundi dans l’agenda de la commission des Nations unies sur le Peace Building report, témoignage des signes d’inquiétudes internationales. La situation a cependant été plutôt bien maîtrisée par les garants de l’accord d’Arusha. Toutefois, la logique contestataire a été plus incisive dans un contexte de répressions à l’avenant, suite à l’élection de 2010, qui s’est propagée avec plus de véhémence à l’annonce de la volonté de briguer un troisième mandat après 2015, restructurant considérablement la position du Burundi sur l’échiquier international. Le Burundi sous Nkurunziza s’est progressivement enfoncé dans une logique de repli – volontaire ou forcé. On sait que de nombreuses sanctions diplomatiques ont point à l’horizon 2015 à l’encontre du Burundi, telles que la diminution de l’aide européenne, sa suspension par les États-Unis de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), etc. Ces sanctions ont contribué à mettre le pays au ban de la scène internationale. C’est dans ce contexte qu’une rhétorique du complot- fomenté par les pays occidentaux sous couvert de la communauté internationale, contre le Burundi -a été développée dans le pays. Ces tensions ont provoqué l’interdiction de certaines presses étrangères sur le territoire. Autre exemple, le Rwanda a pendant longtemps été accusé par les porte-parole du gouvernement burundais d’œuvrer à la déstabilisation du régime ; tout comme l’a été le Royaume de Belgique, accusé d’être à l’origine des conflits interethniques. Sur le plan des rapports multilatéraux, le Burundi sous Nkurunziza a suspendu ses collaborations avec le Haut-commissariat de l’ONU pour les Droits de l’Homme et quitté la Cour pénale internationale (CPI), après que des initiatives ont été engagées contre son régime en lien avec des suspicions de crimes contre l’Humanité.

Constatant son éviction de la scène internationale et la détérioration de ses relations avec le monde occidental, Nkurunziza a fait le choix de consolider certaines alliances, notamment avec la Russie, la Chine, l’Afrique du Sud, le Maroc, etc. Il a par ailleurs fait jouer en sa faveur un supposé éveil de la conscience africaine indépendante, opposée à toute tentative d’ingérence, ce qui lui a valu des soutiens auprès de l’UA. Au regard de ses trois mandats, comprenant des fractures de plus en plus patentes avec l’Occident, lorsque plane une enquête de la CPI ou une contestation de sa candidature à un troisième mandat, le bilan du président burundais en matière de relations internationales apparaît plus que mitigé, et ce, d’autant que des centaines de milliers de Burundais ont pris le chemin de l’exil pour éviter les représailles et les exactions de son gouvernement.

Est-ce que son décès permet de préfacer de nouvelles relations dans la sous-région, mais également sur le plan international, considérant que le Burundi a été mis au ban de la scène politique internationale ?

Celui qui aura la responsabilité d’assumer les fonctions de chef de l’État du Burundi, le Général Evariste Ndayishimiye, investi par la Cour constitutionnelle, symbolise pour d’aucuns un espoir d’ouverture du Burundi aux partenariats, jusqu’ici considérés comme entachés par la pratique politique de Nkurunziza. Ce qui est plausible, car les premiers temps d’un renouveau politique sont généralement réformistes. Ce ne sera possible que s’il y a, chez le nouveau président, une volonté de restauration des libertés d’opinion et de presse, de refondation du processus démocratique et de renouement des relations diplomatiques. Les États étrangers seront sans doute sensibles à ce changement s’il a lieu. Toutefois, il ne faudrait pas considérer Ndayishimiye comme un électron libre de toute influence. Dans l’analyse, il importe de prendre en compte son appartenance au Conseil national pour la défense de la démocratie – forces de défense de la démocratie CNDD-FDP, parti au pouvoir, contrôlé par les généraux – ses pairs – instigateurs de la révolution, connus pour être particulièrement conservateurs. Parviendra-t-il à arracher son autonomie du tropisme de ces derniers ? Telle est la question qui se pose désormais.

Une croyance en l’exception burundaise avait entraîné l’absence de prise de mesures contre le Covid-19. Des rumeurs circulent selon lesquelles le président aurait été affecté par cette pandémie tout autant que des membres de sa famille. Est-ce qu’il pourrait y avoir une révision de cette politique soit par décision intérieure soit sous le poids des pays voisins ?

Les politiques publiques en matière de lutte contre le Covid-19 ont fait l’objet d’une adaptation locale et différenciée. Chaque État adopte des stratégies qui lui semblent idoines pour lutter contre cette pandémie. C’est ainsi que certains ont misé sur la prévention radicale en confinant les populations pendant une durée définie, d’autres ont mis en œuvre des initiatives visant à guérir les personnes infectées par des solutions locales, d’autres encore – comme au Sénégal – ont opté pour une solution intermédiaire de semi-confinement. Ces différences de gestion traduisent une marge de manœuvre considérable des États dans la gestion de la crise. Le Burundi sous Nkurunziza a tenu à cette souveraineté sur la question, allant jusqu’à expulser des représentants de l’OMS du pays en mai dernier. Le régime les accusait d’augmenter les chiffres du nombre de personnes contaminées à des desseins spécieux. Si les rumeurs concernant l’infection du président Nkurunziza se sont révélées avérées, il serait logique à première vue que le nouvel ordre gouvernant révisât la politique suivant les circonstances. Toutefois, il ne faudrait pas considérer la situation sous le prisme exclusivement sanitaire, mais plus sous un angle politique. En effet, le président décédé a réussi, par le discours, à façonner les représentations burundaises : le Covid-19 serait une manipulation orchestrée par la communauté internationale. C’est du moins ce que pensent certains Burundais. Dès lors, la mise en place de réelles politiques publiques de lutte contre le Covid-19 au Burundi sera fortement dépendante de l’orientation et de l’orientation que le régime d’Evariste Ndayishimiyie souhaitera donner aux relations internationales burundaises.




[1] L’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi a été signé fin août 2000 pour mettre un terme à la guerre civile qui durait dans le pays depuis 1993. Il a amorcé une normalisation progressive de la vie politique dans ce pays et a été à la base d’un consensus qui a, tant bien que mal, prévalu jusqu’en 2015. Il a été abrogé au profit de la nouvelle constitution de 2018. Nelson Mandela avait été le parrain de ce processus de paix au Burundi. À ne pas confondre avec l’accord d’Arusha pour le Rwanda.
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