ANALYSES

Israël : que peut-on craindre de la nouvelle alliance Gantz-Netanyahou ?

Interview
22 avril 2020
Le point de vue de Didier Billion
 


Benyamin Netanyahou et Benny Gantz se sont mis d’accord le 20 avril pour former un gouvernement « d’urgence nationale ». Les deux Premiers ministres se succéderont à la tête du pays afin de faire front contre l’épidémie de Covid-19. Cette alliance ne fait pas l’unanimité, provoquant quelques rassemblements dans le pays. Mais surtout il ouvre la voie à l’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies en Cisjordanie, risquant un peu plus de mettre le feu aux poudres dans la région. Entretien avec Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

Après 16 mois de turbulences politiques, trois élections législatives et de nombreuses tentatives, Benny Gantz et Benyamin Netanyahou sont parvenus à former un gouvernement d’union et d’urgence. Qu’est-ce que traduit cette situation ? Pourquoi Benny Gantz a-t-il finalement décidé de s’y allier alors qu’il ne cessait d’accuser de corruption son, désormais, partenaire ? Que peut-on attendre de ce nouveau gouvernement ?

L’accord de gouvernement d’urgence nationale, acté le 20 avril, marque en effet un spectaculaire retournement de situation quand on se remémore la longue séquence de blocage politique, la violence des débats qui ont marqué les dernières campagnes électorales et les relations exécrables qu’entretiennent Benyamin Netanyahou et Benny Gantz. Cet accord dit de rotation conforte Benyamin Netanyahou au poste de Premier ministre pour au moins dix-huit mois, moment après lequel Benny Gantz prendra théoriquement sa succession.

Prétextant de l’urgence de la lutte contre la pandémie du Covid-19, les deux hommes se sont engagés à ne prendre des décisions qu’en rapport avec le défi sanitaire auquel Israël doit faire face. Sauf sur un point… celui de pouvoir procéder, après avoir obtenu l’accord du président des États-Unis, à l’annexion de la Vallée du Jourdain et des territoires des colonies israéliennes à partir du 1er juillet prochain, par un vote de la Knesset. C’est-à-dire très exactement ce que prévoyait, entre autres dispositions, le plan Trump présenté à la Maison-Blanche le 28 janvier 2020, réunion à laquelle assistait d’ailleurs Benyamin Netanyahou et Benny Gantz en personne, en compagnie de quelques ambassadeurs de monarchies arabes de la péninsule arabique pour faire bonne mesure.

Les principaux intéressés, les Palestiniens, avaient, pour leur part, légitimement refusé de cautionner cette mise en scène puisque n’ayant à aucun moment été associé à la préparation dudit plan. Ce dernier, qui constituait une véritable négation du droit international, voit donc désormais la possibilité d’être mis en œuvre.

En outre, la loi sur l’État-nation, votée en juillet 2018, qui institutionnalisait le caractère juif d’Israël, au mépris de ses composantes musulmanes, chrétiennes ou druzes, a été maintenue comme telle, alors que Benny Gantz prétendait vouloir en modifier certains aspects.

On le voit, l’accord est un blanc-seing donné à la politique de Netanyahou et l’on comprend que les postures, adoptées par son rival Benny Gantz, n’étaient en réalité que des artifices qu’il a bien vite oubliés. Ceci explique, au passage, que le propre regroupement politique qu’il avait créé a volé en éclats.

Malgré les mesures sanitaires imposées par la pandémie de coronavirus, des manifestations ont eu cours dimanche 19 avril pour « sauver la démocratie » contre le maintien de Benyamin Netanyahou. Quelles en sont les significations ?

Précisons d’abord que ce rassemblement en période de confinement, avec espace de distanciation sociale de rigueur entre chaque participant, a été de faible ampleur, environ 2 000 manifestants à Tel-Aviv, ce qui ne retire évidemment rien à son importance symbolique. Convoqué pour « sauver la démocratie », ce rassemblement exprime un profond sentiment d’inquiétude d’une fraction, certes minoritaire, de la société israélienne quant à son avenir.

Il faut rappeler que Benyamin Netanyahou est sous le coup de trois procédures judiciaires (corruption, fraude, abus de confiance), mais que le fait de se voir conforté dans la fonction de Premier ministre lui permet d’exercer un droit de veto sur les nominations judiciaires, notamment sur celles du procureur d’État. Seule, désormais, la Cour suprême pourrait remettre en question sa légitimité. Benny Gantz, qui n’avait cessé de proclamer que jamais il ne siègerait aux côtés d’un homme inculpé pour corruption, a donc sur ce point aussi totalement renié ses engagements.

Facteur aggravant, les partenaires politiques traditionnels de Netanyahou conservent la plupart des ministères les plus importants, dont, symboliquement dans la période actuelle, celui de la Santé qui devrait rester aux mains du très contesté ultra-orthodoxe Yaacov Litzman. Pour satisfaire aux appétits des nombreux petits partis qui soutiennent l’accord du 20 avril, c’est un gouvernement de près de 40 ministres qui va prendre ses fonctions dans un pays où le Parlement est composé de 120 députés, ce qui en dit long sur l’ampleur des arrangements auxquels il a fallu procéder pour parvenir à l’accord.

C’est contre l’ensemble de ces facteurs, considérés comme attentatoires aux droits démocratiques et atteignant gravement l’indépendance supposée de la justice, que les manifestants se sont retrouvés la veille de la proclamation de l’accord. Il y a aussi, chez ces manifestants, le dégoût de constater que les critiques virulentes et les promesses qu’avait formulées Benny Gantz depuis des mois ont été trahies à une vitesse impressionnante.

L’Autorité palestinienne a condamné la formation de ce gouvernement d’union, le jugeant favorable à l’annexion de certaines régions de la Cisjordanie occupée. Ce gouvernement menace-t-il la possibilité de toute possibilité de solution négociée ? Alors que la colonisation israélienne se poursuit malgré la crise sanitaire due au coronavirus, quelle est la situation dans les Territoires palestiniens ?

Le Premier ministre palestinien, Mohamed Shtayyeh, a même déclaré que ce « gouvernement d’annexion » signifiait la fin de la solution à deux États, mais sans pour autant formuler aucune proposition. De fait, la situation actuelle ne fait malheureusement qu’entériner un rapport de forces politiques radicalement défavorable aux Palestiniens ainsi que leur isolement sur la scène internationale. Il est bien évident que le Gouvernement israélien, qui vient d’être acté, n’accordera strictement aucune attention à une hypothétique relance d’un processus de négociation digne de ce nom. Benyamin Netanyahou, inconditionnellement soutenu par Donald Trump, et réciproquement, ne procède plus désormais que par diktat et ne se préoccupe pas de quelque contact que ce soit avec l’Autorité palestinienne.

Pour ce qui concerne la gestion de la crise du Covid-19, elle agit comme le révélateur et l’amplificateur des politiques des gouvernements israéliens à l’égard des Palestiniens depuis des décennies. On peut notamment craindre, en raison de la faiblesse des structures de santé, que la population palestinienne en Cisjordanie occupée ne paie le prix fort de la crise pandémique, même si elle semble sous contrôle à ce jour.

Pour ce qui concerne la population palestinienne d’Israël à proprement parler, on constate aussi des pratiques discriminatoires. On peut, par exemple, souligner que les autorités israéliennes ont mis plusieurs semaines à traduire en arabe les textes concernant l’épidémie en cours. La situation est d’autant plus insupportable que des statistiques, publiées par le quotidien Haaretz, indiquent que 17 % des médecins, 24 % des infirmiers ou 47 % des pharmaciens en Israël sont Palestiniens.

Le plus inquiétant est évidemment la situation à Gaza, où la misère sociale due au blocus persistant et la quasi-absence de structures de prévention et de soin risquent d’être aggravées par la densité de population parmi les plus élevées au monde, rendant très difficiles des mesures de confinement efficientes.
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