ANALYSES

Le Sommet de Pau et l’approbation de l’opération Barkhane vus depuis le Mali

Interview
22 janvier 2020
Entretien avec Boubacar Traoré, directeur du cabinet Afriglob, spécialisé sur les questions de développement et de sécurité dans le Sahel, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.
 


Après six années de présence au Sahel, et en l’absence de résultats tangibles, la présence française semble de plus en plus contestée. Un « french bashing » se développe dans différents pays, dont au Mali, avec un appel au départ de l’armée française. Pourtant, entre les lignes, on entend également que si colère il y a, les attentes vis-à-vis de la France restent nombreuses comme la reprise de la ville de Kidal, conformément aux accords de 2015 et la formation de l’armée nationale, sans céder au tout sécuritaire. Entretien avec Boubacar Traoré*, directeur du cabinet Afriglob, spécialisé sur les questions de développement et de sécurité dans le Sahel, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.

Comment a été présenté et commenté le Sommet de Pau par les médias et par les populations au Mali ?

La convocation adressée aux Présidents du G5 Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad et Mauritanie) par le Président français a été vécue par la population malienne comme une énième humiliation de l’ex-puissance coloniale.

La sortie du Président Emmanuel Macron lors du sommet de l’OTAN à Londres, en décembre 2019, demandant aux Chefs d’État du G5 de venir « clarifier et de formaliser » leur position à Pau, quant à la présence de la force française Barkhane dans la zone, a créé selon certains médias locaux, « un malaise irréversible ».

Les couches populaires ne cessent de dénoncer « l’arrogance française», et expriment leur désaccord face à l’attitude des autorités françaises qui, selon elles, n’arrivent toujours pas à se défaire du lourd héritage colonial en dépit du changement d’époque.

Le sommet de Pau aura réussi à fédérer une bonne partie de l’opinion publique malienne autour de l’objectif visant à « libérer le Mali » de la mainmise française dans plusieurs secteurs et notamment celui de la sécurité

Dans le pays, le sentiment « anti politique française » évolue et touche toutes les couches sociales. Les médias estiment que c’est plutôt à la France de clarifier sa position sur la gestion de la région de Kidal (fief de la rébellion séparatiste touarègue). L’armée et l’administration malienne n’y sont pas depuis 2014, et cela, malgré la signature d’un accord de paix, à Alger, en 2015.

Les Maliens sont convaincus que c’est la France qui bloque le redéploiement de l’État dans cette région, dans le but d’offrir un État aux Touaregs. Ce sentiment est partagé par une écrasante majorité des Maliens qui n’arrivent toujours pas à s’expliquer l’évolution de la crise sécuritaire, malgré la présence étrangère et leurs importants moyens.

Les populations locales cherchent à comprendre les raisons du dysfonctionnement. L’opération Serval de 2013 fut un succès politique et militaire. Le Président Hollande affirma à Bamako en février 2013 avoir vécu « le plus beau jour » de sa carrière politique. L’Opération Barkhane est indéniablement un succès militaire, mais politiquement elle reste un échec, car les gouvernants français n’ont pas su expliquer aux Maliens les limites de l’opération militaire qui ne peut agir sur la politique intérieure du Mali. L’accord de paix signé, en 2015, entre les parties maliennes en conflit reconnaît l’intégrité du territoire national et prévoit à cet effet, le redéploiement progressif de l’administration et de l’armée malienne dans la région de Kidal. Il appartient maintenant aux autorités maliennes de réunir les conditions de la mise en œuvre de l’accord.

Dans ce conflit la France se bat sur un territoire vaste comme l’Europe à 27, avec des moyens humains et logistiques très limités. D’où la nécessité de réussir la montée en puissance des forces locales qui renforceront par la suite le G5 Sahel et qui, in fine, s’imposera comme partenaire fiable des forces françaises. La France n’est tout simplement plus une grande puissance, mais une puissance moyenne n’ayant pas les moyens de ses objectifs. C’est sur l’autel de cet échec que se cristallisent les rancœurs, les rumeurs aussi.

Sans la montée en puissance visible des forces maliennes, il existera toujours une suspicion en direction des forces françaises, accusées d’affaiblir l’armée nationale au bénéfice des séparatistes touaregs, avec lesquels le gouvernement français aurait, selon certaines rumeurs, passé des accords.

Une frange de la population malienne pense que le sommet de Pau n’a eu aucun autre objectif si ce n’est de contraindre les dirigeants de la zone à se prononcer en faveur du prolongement de l’opération Barkhane.

Est-ce que les décisions adoptées répondent aux attentes des populations ? Est-ce qu’elles sont de nature à les rassurer ?

Les décisions adoptées à l’issue de la réunion de Pau n’ont rien changé aux attentes des populations. Les différents réseaux locaux ont immédiatement relayé leur amertume en dénonçant encore une fois une occasion manquée par la France. En faisant allusion « aux discours indignes anti-français », le Président Macron a soulevé une vague de colère poussant ainsi de nombreux citoyens à camper sur leur position, à savoir, le départ des forces françaises.

L’annonce du renforcement du dispositif de l’opération Barkhane avec quelques 220 militaires français est vigoureusement dénoncée comme étant un moyen pour la France de se maintenir dans le Sahel.

Certains acteurs de la société civile malienne regroupés autour de la plateforme « On a tout compris, waati sera » qui veut dire « c’est le moment » en langue locale, créée dans la foulée de la crise de 2012 et ayant une centaine de sympathisants, sont plus que jamais déterminés à poursuivre leur engagement contre la politique française au Mali. D’autres organisations comme le GPM (Groupe des Patriotes du Mali) sont ouvertement dressées contre la France au profit de la Russie. Ce groupe affirme détenir une pétition signée par près de 8 millions de Maliens, en faveur d’une intervention de la Russie. Ce chiffre semble exagéré au regard de la faible mobilisation lors de l’appel à manifester le 10 janvier dernier, à la place de l’Indépendance à Bamako. Ayant avancé une mobilisation d’un million de Maliens, les organisateurs n’ont, en réalité, pu réunir qu’une centaine de personnes.

Dans les zones reculées du pays, les populations s’en remettent à Dieu pour la plupart. Elles ne croient plus en la capacité des forces étrangères à rétablir la sécurité. Ces dernières font même l’objet de contestations et des manifestations ont été organisées dans la journée du 10 janvier dans certaines parties du centre du pays réunissant chaque fois une centaine de personnes.

Des députés de la majorité et de l’opposition, ainsi que des activistes influents regroupés au sein du CDR (Collectif pour la défense de la République) tentent néanmoins de justifier cette présence au nom de la sécurité pour tous. Le gouvernement est également à pied d’œuvre pour tenter de convaincre du bien-fondé de l’intervention française dans le pays, à travers les réseaux sociaux, les radios locales et organise de nombreuses conférences à l’étranger auprès de la diaspora. Malgré ces efforts, les populations veulent des résultats tangibles immédiats en matière d’emplois, d’éducation, de santé et d’alimentation. Beaucoup affirment qu’une amélioration du cadre social permettrait le renforcement de la sécurité.

Ces populations se définissent comme étant les « grands oubliés ». Malgré leurs appels répétitifs en direction de l’État, ils n’ont aucune réponse. Les seules qu’on leur propose sont hélas celles des groupes armés terroristes. Par souci de rester en vie, elles n’ont pas d’autres choix si ce n’est de quitter le village ou collaborer parfois avec ces groupes. Si elles avaient des moyens de subsistance, ces populations pourraient s’organiser et ainsi résister aux réseaux criminels. D’ailleurs le discours des groupes armés terroristes se construit autour de l’État défaillant et incapable de s’occuper des citoyens à travers la justice et la redistribution équitable des richesses.

Les réponses apportées, suffiront-elles, selon vous, à endiguer la menace terroriste ?

Les réponses apportées à l’issue de la réunion de Pau, font apparaître trois nouveautés : l’envoi de troupes additionnelles à l’Opération Barkhane, la création d’un état-major conjoint de la France et des pays du G5 Sahel, l’identification d’un groupe terroriste comme étant la cible prioritaire dans une zone géospatiale claire qu’est le Liptako Gourma, soit la zone dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso).

Ces décisions prendront du temps avant de produire des résultats probants. Les forces nationales sont loin d’être prêtes, la construction d’une armée de qualité est estimée entre 15 et 20 ans. Le Général François Lecointre (Chef d’état-major des armées françaises) a souvent rappelé qu’il faudra travailler sur le « temps long ».

L’armée nationale malienne ne peut pas se passer dans l’immédiat du soutien français. Le Mali a connu en 2012 une grave crise institutionnelle suite au coup d’État du 22 mars de la même année. S’en est suivi un affrontement entre les bérets verts (armée de terre) et bérets rouges (commandos parachutistes). Le chef de la junte était issu des bérets verts et le président renversé était un Général à la retraite des bérets rouge. L’affaiblissement de l’armée malienne a atteint des proportions inquiétantes. Le soutien de partenaires expérimentés comme la France lui est indispensable. Il faut aussi rappeler que la France est à l’origine de nombreuses actions de lobbying auprès d’autres partenaires (USA-UE) pour construire une véritable coalition internationale. L’EUTM (European Union Training Mission) lancée en 2013 a formé plus d’une dizaine de GTIA au sein de l’armée malienne. Son premier commandant fut le Général François Lecointre.

Les populations constituent l’enjeu majeur du processus, c’est grâce à elles que les meilleurs renseignements sont obtenus. Elles ont besoin de projets d’engagements clairs de la part des gouvernements locaux en matière de développement.

La réunion de Pau n’a émis aucune offre politique en direction des populations locales. Dans de nombreux États, la situation socio-économique est désastreuse. Au Mali et au Burkina, la famine menace près de 4 millions de personnes et près de 1000 écoles sont fermées.

À la lecture du communiqué final, la réunion de Pau a donné l’impression que la France ne cherche qu’à se positionner dans le Sahel, sans véritablement se soucier de l’avenir des populations locales. En l’état, il est donc très difficile de porter un espoir sur les capacités des États du G5 et de leur partenaire français à « endiguer » le terrorisme dans le Sahel. Autres aspects à prendre en compte, l’évolution de la crise libyenne, où la Russie et la Turquie semblent prendre l’initiative, et la transition algérienne dont l’issue reste incertaine. Reste à espérer que les prochaines rencontres permettront aux équipes techniques de se réunir et de travailler concrètement sur des projets à impacts rapides et durables afin de rétablir progressivement la confiance entre les populations et les autorités locales et leurs partenaires, les Français en tête.

La crise multidimensionnelle malienne a fait apparaître certains paradoxes. Le départ des troupes françaises est demandé par une frange de la population qui explique souvent dans le même temps la nécessité de leurs actions sur le terrain. Le 25 novembre 2019, le ministre malien de la Défense a affirmé devant l’Assemblée nationale qu’il a besoin de la présence française pour son armée. Ainsi, le soutien des populations en direction de l’armée nationale du Mali devrait aussi valoir pour les forces françaises. Au final le sentiment de colère exprimé par les populations locales relève beaucoup plus d’un déficit de communication et d’une erreur de posture de la part des autorités françaises, comme ce fut le cas avec la « convocation de Pau » qui alimentera longtemps encore les débats en Afrique, et au-delà des frontières sahéliennes.

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* Boubacar Traoré est le directeur du cabinet Afriglob conseil spécialisé sur les questions de développement et de sécurité dans le Sahel. Il est diplômé en relations internationales, en économie et gestion ainsi qu’en management stratégique et intelligence économique. Contact : bst@afriglob-conseil.com
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