ANALYSES

Dawda Jawara et la construction de la nation gambienne

Tribune
18 septembre 2019
par Caroline Roussy, chercheuse à l'IRIS


L’élection d’Adama Barrow, en 2017, successeur du dictateur Yayah Jammeh, a permis une normalisation des relations bilatérales entre le Sénégal et la Gambie attestée, entre autres, par la construction du pont transgambien, inauguré en janvier 2019, symbole d’une intégration entre les deux pays. Une nouvelle ère diplomatique semble s’ouvrir après des décennies de tensions plus ou moins larvées.

Le 27 août dernier, le premier président de la Gambie, Dawda Kwesi Jawara rendait son dernier souffle. Des obsèques nationales ont été organisées en son honneur et de nombreux articles l’ont, à juste titre, présenté comme le père de la nation gambienne. Néanmoins, au-delà du fait qu’il ait été le premier président de la Gambie (1970-1994), il convient de rappeler qu’il a été l’un des artisans de l’indépendance de la Gambie vis-à-vis de la Grande-Bretagne, mais également du Sénégal, imposant dès lors son pays comme acteur des relations internationales.

La Gambie : « Un revolver braqué sur le ventre du Sénégal »[1]

Lors de l’indépendance du Sénégal en août 1960, les leaders politiques, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, respectivement président de la République et président du Conseil, furent confrontés au double défi qu’était la pérennisation et la nationalisation du territoire sénégalais. L’enjeu était de transformer ce territoire, qui portait les stigmates de l’artificialité et de la coercition coloniale – n’ayant par conséquent pas suscité d’adhésion identitaire – en un territoire national, creuset d’une identification une et indivisible. Le problème gambien, flanqué en son sein, se posait. Il risquait de favoriser des allégeances concurrentes susceptibles de contrarier ce projet unitariste. En effet, circulaient dans le même temps des rumeurs d’un possible rapprochement entre la Gambie, la Casamance et la Guinée portugaise au risque d’un démantèlement ou d’une reconfiguration territoriale. Dans ce contexte la question de l’intégration – sans que les modalités pratiques n’aient été encore arrêtées – devint une priorité.

Indépendance de la Gambie ? De l’indécision britannique…

Dans leur ensemble les Britanniques hésitaient quant au sort à réserver à leur colonie de Gambie, masquant à peine le tâtonnement et la confusion inféodées non pas tant aux pouvoirs politiques qu’aux pouvoirs marchands. Pour résumer assez schématiquement, et sans exagérer non plus l’importance de la Gambie, dont l’avenir ne suscita pas de grands débats dans l’opinion publique britannique, les derniers gouverneurs de Gambie n’entrevirent pas d’avenir gambien en dehors du Sénégal. Quelques rares journaux métropolitains britanniques, perplexes face à l’étrange ordonnancement des territoires, observable sur des cartes, se prononcèrent également dans le même sens. Si le gouvernement anglais tergiversait, le Commonwealth adopta une posture nettement plus franche. En cas d’union entre le Sénégal et la Gambie, il fit savoir qu’il exclurait toute permanence des liens commerciaux avec la Gambie, le Sénégal étant perçu comme une prolongation des intérêts français.

Des élites gambiennes sur leur quant à soi 

Assez étonnamment, le débat sur la Sénégambie ne parvint jamais à s’imposer comme curseur partisan de la vie politique gambienne. Entre 1959 et 1962, la question du rapprochement entre le Sénégal et la Gambie resta largement marginale dans les débats publics. En revanche, son instrumentalisation s’imposa comme élément de structuration des rapports de forces politiques, trahissant la recherche par les différents partis de soutiens et de subsides financiers sur le plan international. À l’époque, deux partis s’opposaient : l’UP (United Party) de Pierre Sarr N’jie et le PPP (People’s Progressive Party) de Dawda Jawara. Malgré des indécisions quant à l’avenir des relations entre le Sénégal et la Gambie, à l’image des tergiversations britanniques, N’Jie se présenta un temps favorable à la Sénégambie, quant à Jawara, il annonça que « la Gambie ne pourrait conclure aucune association politique avant d’avoir elle-même obtenu sa liberté et son indépendance »[2]. Suivant cette logique, les modalités pratiques de l’association seraient à définir une fois que la Gambie aurait accédé à son indépendance, ce qui théoriquement, résolvait la question de la pérennisation de la frontière de Gambie et éloignait l’option d’une intégration entre les deux territoires. En 1962, il remporta les élections. La nature des relations entre le Sénégal et la Gambie restaient donc à définir.

La mission onusienne : un révélateur du désir d’indépendance de la Gambie

En 1962, Gambiens comme Sénégalais campaient dans une situation de défiance réciproque. Les premiers craignaient sérieusement une annexion de leur territoire par les Sénégalais, tandis que les seconds considéraient la Gambie comme un foyer potentiel de déstabilisation, d’où l’urgence de réglementer leurs relations. Dans ces conditions, Jawara et Senghor sollicitèrent l’intervention d’une mission onusienne. Si les conclusions de cette mission se révélèrent plutôt timorées et peu suivi d’effets, il est intéressant de noter qu’ils envoyèrent des membres de leur équipe en Gambie et, notamment, dans les pays de protectorats où ils rencontrèrent une hostilité au projet de Sénégambie, ce qui contrevenaient aux grilles de lectures de l’époque selon lesquelles les frontières artificielles n’avaient en aucun cas affecté le continuum socio-culturel qui prévalait indépendamment desdites frontières. Si les interactions sociales demeuraient tout autant que les liens étaient entretenus par-delà les frontières des territoires, les populations s’étaient également construites contre, mais avec leur administration coloniale de référence ; ce qui, pour ne pas être exclusif, instillait nécessairement une différenciation. Les chefs de districts gambiens se montrèrent défavorables au projet proposé au motif de la différenciation administrative, qui avait été sécrétée par les deux régimes coloniaux. Tandis qu’au Sénégal, il y avait eu, à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, une disparition progressive des chefs de canton, les Britanniques s’étaient, dans le même temps, investis dans une entreprise de revalorisation de la chefferie locale.

Assez paradoxalement, s’il n’y avait pas eu de conscience gambienne avant l’intervention onusienne, la singularité de cette trajectoire s’éprouva au cours des travaux de la mission, confirmant la territorialisation des luttes politiques gambiennes dans le cadre étroit des frontières de la Gambie. Les prémices du nationalisme gambien étaient donc posées.

Le 18 février 1965, la Gambie accéda à l’indépendance et s’imposa comme acteur de la scène politique internationale. Cette séquence historique devait structurer les relations avec son voisin sénégalais sur plusieurs décennies, et ce en dépit de l’amertume des autorités dakaroises. Sur le plan géopolitique, cette marche vers l’indépendance montre l’appropriation de la frontière à différents niveaux d’échelle nonobstant la permanence de critiques à l’égard des frontières « héritées de la colonisation ».

 

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Depuis 2018, les relations entre les deux pays ont connu une embellie du fait de la protection accordée au Sénégal au président Barrow dans un contexte de crise de succession, son prédécesseur ayant été délogé du pouvoir suite au déploiement d’une force militaire (ECOMIG[3]) conjuguée à des négociations diplomatiques de haut niveau. Si, grâce à cette double approche, la violence a été contenue, le président Barrow est dans une situation de redevabilité à l’égard des autorités dakaroises. C’est dans cette nouvelle conjoncture qu’un certain nombre de dossiers en suspens depuis plusieurs décennies comme la construction du pont transgambien ont pu trouver une issue favorable. Cet équilibre ne pourra, toutefois, être maintenu sur la longue durée qu’en garantissant le respect plein et entier de la souveraineté gambienne.


 




 

[1] Discours de Léopold Sédar Senghor à la tribune des Nations Unies, en novembre 1961 cité in MAE-CADN Dakar/Ambassade 184 PO/1(385), Claude Hettier de Boislambert, ambassadeur, haut-représentant de la République française au Sénégal à son excellence monsieur le ministre des Affaires étrangères, direction des Affaires africaines et malgaches, Dakar, le 15 novembre 1961

[2] MAE-CADN Dakar/Ambassade 184 PO/1(385), Lucien Paye, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, haut-représentant de la République française à son excellence monsieur Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, direction des Affaires africaines et malgaches, Dakar, le 4 février 1963.

[3] ECOMIG : ECOWAS military intervention in the Gambia / intervention militaire de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) en Gambie, baptisée Restore Democracy.
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