ANALYSES

« L’instrumentalisation du conflit syrien : une réalité qui perdure »

Interview
7 juin 2019
Le point de vue de Didier Billion


Le conflit syrien s’éternise, la province d’Idlib conserve une poche de rebelles ciblée par le régime de Bachar al-Assad et ses alliés, de nouvelles frappes israéliennes ont touché la Syrie ces derniers jours. Guerre internationalisée depuis des années, peut-on entrapercevoir la fin du conflit malgré les luttes d’influence entre puissances qui persistent ? Éclairage par Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

La province d’Idlib, dernier bastion de rebelles, est bombardée depuis un mois par le régime syrien appuyé par la Russie. La guerre touche-t-elle à sa fin ?

Il faut rester prudent, mais c’est effectivement la dernière région dans laquelle se trouve une concentration de groupes rebelles, notamment djihadistes, puisqu’après leurs défaites successives à Alep fin 2016, puis à la Ghouta dans la banlieue de Damas, à Rostan, à Deraa dans le Sud et enfin à Deir ez-Zor dans l’Est de la Syrie, toutes les dernières zones d’implantation des rebelles djihadistes ont été reconquises graduellement. Le réel point de bascule se produit au cours de l’automne 2015 : à ce moment le régime syrien, assailli de toute part et sur la défensive, reçut une aide massive de la part de la Russie et de l’Iran, ce qui lui permit une reconquête méthodique des territoires perdus.

La dernière concentration de forces hostiles à Bachar al-Assad se trouve donc aujourd’hui dans la région d’Idlib. Néanmoins, la situation demeure complexe, à la fois pour des raisons militaires et pour des raisons politiques. Ainsi, la reprise d’Idlib ne sera pas une promenade de santé pour les forces restées loyales à Bachar al-Assad, aidées par leurs alliés russes et iraniens, car justement il y a une concentration de forces rebelles, composées d’une kyrielle de groupes plus ou moins importants et pour certains opposés. La principale composante est Hayat Tahrir al Cham, forte de 15 à 30 000 combattants organisés, disciplinés, hiérarchisés et qui veulent en découdre avec le régime. Les autres groupes présents sont notamment des membres du Parti islamique du Turkistan, composé de combattants ouïghours terriblement efficaces, qui ont une pratique assez systématique des attentats à la bombe humaine, et des membres du Front national de libération, fusion de groupes de rebelles parrainés par la Turquie. On estime qu’il y a environ 50 000 rebelles au total.

La Russie et la Turquie sont toujours mobilisées sur le terrain syrien. Quel est leur positionnement ? Leurs intérêts ont-ils évolué ?

Depuis déjà de nombreux mois, les Russes, les Iraniens et bien sûr le régime syrien veulent attaquer Idlib et en finir une fois pour toutes avec les rebelles. Or, la Turquie est beaucoup plus réticente. Sa première inquiétude réside dans le fait que l’amplification des combats dans cette région frontalière entraînerait une nouvelle vague de réfugiés. Nous savons qu’il y a déjà 3,5 millions réfugiés syriens en Turquie dont le nombre augmenterait probablement potentiellement de plusieurs centaines de milliers de réfugiés supplémentaires s’il y a une véritable offensive massive contre Idlib.

Ankara tente donc depuis plusieurs mois de trouver une forme de compromis qui s’était d’ailleurs illustré par l’accord de Sotchi au mois de septembre dernier avec la Russie. Il consistait à mandater la Turquie pour qu’elle tente de procéder au désarmement (pour ce qui concerne tout du moins l’armement lourd), qu’elle obtienne l’arrêt des combats, qu’elle implante des postes d’observation pour maintenir une forme de cessez-le-feu et qu’elle parvienne enfin à instaurer une bande de sécurité à la frontière turco-syrienne, dans la région d’Idlib, d’une quinzaine de kilomètres de profondeur. Or, la Turquie n’est pas parvenue à mettre en œuvre cet accord, puisque depuis la fin janvier 2019, ce sont les groupes de Hayat Tahrir al Cham qui ont repris l’initiative des combats et qui dans les faits contrôlent désormais la quasi-totalité toute la région. La Turquie se trouve ainsi aujourd’hui dans une position de relatif échec ce qui explique une marge de manœuvre réduite. À présent, elle semble rechercher une forme d’accord avec la Russie, voire avec l’Iran, qui consisterait à accepter l’offensive russo-iranienne sur Idlib, en échange d’une liberté de manœuvre pour mener son combat contre les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), liés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

C’est, entre autres, au vu de ces divergences politiques que les opérations militaires sont en réalité malaisées à mettre en œuvre. Les forces politico-militaires influentes sur le terrain ont des divergences entre elles et essaient de négocier ce qui leur semble le plus intéressant pour leurs propres intérêts nationaux. C’est pourquoi la fin de la guerre ne se conclura pas en quelques jours ou semaines, et si on devait assister aux derniers combats de la guerre civile, pour autant l’hypothétique éradication des groupes djihadistes est loin d’être achevée.

Facteur aggravant, persiste un autre dossier qui rentre en ligne de compte et qui n’est pas réglé : l’achat par les Turcs du système antimissile russe S-400, induisant des tractations qui ont lieu depuis des années. Or, la Turquie faisant partie de l’OTAN est soumise à de fortes pressions de cette dernière, tout particulièrement des États-Unis, qui voudraient l’empêcher d’acheter ces systèmes d’armement défensif à la Russie. En effet, cela signifierait qu’une partie des systèmes militaires de l’OTAN seraient accessibles aux Russes, les rendant alors partiellement inefficaces. Il y a donc de fortes pressions qui s’exercent à l’encontre de la Turquie, à la fois de la part de l’OTAN et de la Russie qui pour sa part veut absolument concrétiser cette commande militaire considérant qu’elle pourrait contribuer à affaiblir l’OTAN. Ce dossier, évidemment étranger aux enjeux proprement syriens, n’en constitue pas moins un élément de tractations entre Moscou et Ankara, la Russie étant obligée de prendre en compte les exigences turques quant à la situation à Idlib si elle veut conclure la vente définitive de ses S-400.

La présence de l’Iran en Syrie inquiète Israël et les États-Unis. Peut-on craindre des répercussions de l’escalade des tensions sur le territoire syrien entre ces différents acteurs, notamment dans le Golan ?

Il faut rappeler qu’il y a une importante présence de milices chiites liées à l’Iran sur le sol syrien et, bien sûr, le Hezbollah organisation dont on sait la proximité avec l’Iran. Cela préoccupe les Israéliens et permet de comprendre que plusieurs centaines de frappes israéliennes contre des positions tenues par des milices chiites ont été opérées. Plusieurs convois qui provenaient d’Iran – selon les Israéliens – et passaient par la Syrie pour acheminer du matériel militaire vers le Hezbollah ont notamment été pris pour cible et ont été détruits au cours des dernières années. C’est donc un sujet de tensions récurrent qui perdure, et qui s’est à nouveau décliné dans la nuit du 3 juin avec des frappes contre des positions de milices chiites à plusieurs endroits du territoire syrien (région de Damas, sud de la Syrie, et région de Homs, dans le centre). Les Israéliens prétendent que ces dernières frappes ont été effectuées en riposte à des tirs opérés sur le Golan, qui est occupé par les Israéliens. C’est éventuellement probable, mais cela indique surtout qu’il y a un bras de fer permanent et récurrent entre Israël et l’Iran, Tel-Aviv s’opposant radicalement à toute tentative d’implantation durable des Iraniens ou milices chiites liées à Téhéran sur le territoire syrien.

Téhéran, soutien indéfectible du régime de Bachar al-Assad, cherche pour sa part à pérenniser sa présence militaire en Syrie. L’Iran a perdu beaucoup d’hommes dans les combats en défense du régime, a dépensé beaucoup d’argent pour le soutenir et voudrait être payé en retour de ses efforts. Le but de Téhéran est donc de maintenir une implantation permanente en Syrie, axe stratégique entre l’Iran et le Liban, notamment le Hezbollah. Ce bras de fer entre Israël et l’Iran rentre en écho avec l’opposition plus générale entre l’Iran d’une part et Israël, certaines monarchies arabes du Golfe et les États-Unis. Une fois de plus, le théâtre syrien se retrouve ainsi l’otage de conflits beaucoup plus larges, à Idlib où il y a un jeu des puissances régionales à l’œuvre comme nous l’avons vu, mais aussi dans ce combat entre Israéliens et forces liées à l’Iran. L’instrumentalisation de la Syrie est une réalité qui perdure depuis maintenant 2011.

D’autant qu’il faut prendre également en compte aujourd’hui les désaccords entre Moscou et Téhéran, pourtant tous deux membres du groupe d’Astana. Les Russes cherchent en effet désormais une véritable solution de compromis politique : considérant qu’ils ont gagné la guerre, il leur semble essentiel de passer à la séquence de reconstruction politique et économique du pays. Or les Iraniens pour leur part restent un soutien indéfectible à l’égard du régime, ce qui n’est pas le cas des Russes. Des divergences existent donc quant aux positions respectives à l’égard du régime de Bachar al-Assad.

Une fois de plus la bataille de la paix est plus difficile à gagner que la guerre. C’est bien maintenant l’enjeu qui doit se poser dans les semaines, les mois, voire les années à venir.
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