ANALYSES

Effort budgétaire consacré aux armées : assez ou pas ?

Presse
18 janvier 2019
Cette annonce est-elle un choix pertinent ? Était-ce une nécessité ?

L’annonce faite et renouvelée d’un effort budgétaire au profit des forces armées peut effectivement paraître décalée par rapport à la volonté affirmée par ailleurs de limiter les dépenses publiques. C’est particulièrement surprenant dans un pays où le budget de la défense est, depuis des décennies, en décroissance permanente. Ce choix a été confirmé par une loi de programmation militaire ambitieuse, promulguée le 13 juillet 2018. Aux termes de cette loi, qui couvre la période 2019-2025, le budget augmentera progressivement, d’abord de 1,7 milliards d’euros par an, puis, à partir de 2023, de 3 milliards d’euros par an. Partant de 1,71% du PIB en 2017, le but est d’arriver à 1,91% en 2023, puis 2%, si possible, en 2025. Le tout en démarrant dès maintenant les études destinées à définir les grands programmes qui structureront les forces après 2030.

Cette progression est justifiée par une analyse des menaces futures, qui font craindre des affrontements plus durs avec des adversaires disposant d’équipements plus performants. Pour cela, la France devrait retrouver une autonomie stratégique, servie par un outil moderne et cohérent. Il lui faudra combler les lacunes capacitaires actuelles mais aussi développer des capacités nouvelles, dans le domaine de la cyberguerre et du spatial en particulier. Au-delà du discours, il est aussi nécessaire de faire en sorte que la disponibilité des matériels existants et le remplacement des équipements obsolètes soit assuré. A ce titre, en particulier, le financement des opérations extérieures et intérieures (Sentinelle) devrait être assuré de manière plus conforme aux réalités.

Emmanuel Macron a annoncé sa volonté d’éradiquer Daech, de maintenir une présence militaire au Levant, au Sahel notamment, et sur le territoire national. L’armée française a-t-elle les moyens des ambitions d’Emmanuel Macron ?

Les forces françaises sont actuellement engagées dans plusieurs opérations majeures. La plus médiatisée, Chammal, intéresse l’Irak et la Syrie. En Syrie, elle se traduit principalement par des frappes aériennes contre les forces de Daech et des appuis d’artillerie. Ces opérations sont conduites au sein de la coalition. Il est évident qu’un retrait rapide des Etats Unis poserait de nombreux problèmes dans tous les domaines. Ces missions opérationnelles sont complétées par des missions de formation au profit de l’armée irakienne.
Au Sahel, l’opération Barkhane voit le déploiement de 4.500 militaires français sur une zone de plus de 3 millions de kilomètres carrés recouvrant cinq pays dont les forces participent aussi aux opérations. La France y reçoit aussi une aide, indispensable, des Etats-Unis et de petits soutiens d’alliés européens. Quelques succès tactiques sont enregistrés, mais la clé du problème est avant tout du ressort de la politique et du développement. Il sera aussi nécessaire de faire en sorte que les pays africains concernés et engagés aux côtés de la France puissent développer leur capacité d’action autonome, ce qui est encore loin d’être le cas.
Ponctuellement, les aéronefs français positionnés au Tchad sont aussi amenés à agir en RCA, en appui de la Mission MINUSCA des Nations Unies.

Sur le territoire National, la mission qui consomme le plus de moyens est Sentinelle. 7.000 hommes sont engagés en permanence plus 3.000 en réserve. S’y ajoutent des opérations plus ou moins ponctuelles, secours aux populations après des catastrophes naturelles, prévention des feux de forêt, lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane.. Et, bien sûr, maintien de la posture permanente de la dissuasion nucléaire.

Les moyens mis au service des ambitions présidentielles sont, aux yeux des militaires, souvent insuffisants. Problèmes de vétusté, de disponibilité des matériels, d’équipements individuels mais aussi problèmes de conditions de vie. Des améliorations ont été constatées, mais il semble que beaucoup reste encore à faire.

Le président souhaite aussi tourner la page de son conflit avec le général Pierre de Villiers, qui est populaire auprès des Français et dont le livre est un succès en librairie. Dans quelle mesure peut-on dire que la confiance est rétablie entre Emmanuel Macron et les militaires ?

Le Président vient d’effectuer deux actions de communication auprès des militaires. D’abord en allant « réveillonner » le 22 décembre, à N’Djamena. Ensuite, en montant une cérémonie de vœux à Toulouse, alors qu’il avait drastiquement réduit le nombre des cérémonies traditionnelles. Il n’est pas certain que ces deux actions aient été perçues comme autre chose que de la communication.

Ayant quitté le service actif depuis pas mal d’années, je suis mal placé pour juger de la réalité au quotidien de la perception du chef de l’Etat par les militaires. Il est certain que, pour nombre d’entre eux, attachés à l’ordre, certains troubles actuels sont peu acceptables. Mais beaucoup des revendications portées par les Gilets Jaunes sont aussi les leurs. De plus, le service universel, considéré comme un gadget inutile, et les discours sur une Armée Européenne, qui, pour les opérationnels, paraît peu sérieux ne sont sans doute pas faits pour réconcilier les militaires et le gouvernement.

Il faut aussi se souvenir du contexte de la démission du Général de Villiers. Ce chef apprécié avait été ulcéré par le rabotage de son budget. On avait même parlé, pendant quelques semaines, d’une possible démission de certains des chefs d’état-major d’armées. En 2018, dans le cadre de la loi de programmation militaire, de nombreuses promesses ont été faites. Ce qui n’a pas empêché le gouvernement de tenter à nouveau, à la fin de 2018, de faire porter au seul budget de la défense le surcoût des opérations extérieures et intérieures, contrairement aux engagements pris.
La situation de crise que traverse actuellement le pays porte à l’attentisme. Mais les dépenses imprévues qui ont été décidées et les incertitudes sur les coûts éventuels des décisions qui seront prises à l’issue du débat annoncé risquent de conduire à de nouvelles réductions de budget. Dans ce cas, la confiance envers le Président serait perdue, sans doute définitivement.
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