ANALYSES

Afghanistan : Islamabad ou l’improbable appel au voisin indien

Tribune
21 janvier 2019


« Le Pakistan ne peut à lui seul ramener la paix en Afghanistan, car il s'agit d'une responsabilité incombant aux différents pays de la région, notamment à l'Inde, à l'Iran, au Tadjikistan et à la Chine. Puisque l'Inde est présente en Afghanistan, sa coopération à cet égard sera également nécessaire[1]’ ».

Le 10 décembre 2018, prenant totalement à contre-pied - et l’ensemble des observateurs au dépourvu… - une longue jurisprudence de critique et de posture batailleuse, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Shah Mehmood Qureshi, reconnaissait à la tribune de l’Assemblée nationale la réalité des ‘’intérêts de l’Inde en Afghanistan’’ et appelait sans plus de manière New Delhi à apporter son concours à la complexe entreprise collégiale visant à créer les conditions favorables à une sortie de crise dans cet éreintant théâtre de crise, alors que le conflit afghan entre dans sa 18e année. Face aux représentants de la nation pakistanaise, le chef de la diplomatie informait la Chambre basse que plusieurs réunions pour la paix en Afghanistan avaient dernièrement été organisées au Qatar et aux Émirats arabes unis, rappelant à ce sujet que le chef de l'exécutif américain, dans une lettre adressée au chef de gouvernement Imran Khan, avait requis le concours d’Islamabad pour faciliter le processus de paix, adoptant sur ce registre quémandeur une attitude moins frontale que celle employée en novembre dernier, quand le locataire de la Maison-Blanche éructait dans un tweet à la logorrhée primaire : « Nous ne payons plus les milliards de dollars au Pakistan (au titre de l’aide militaire US) parce qu'ils prendraient notre argent et ne feraient rien pour nous, Ben Laden en étant un excellent exemple, l'Afghanistan en étant un autre (…)[2] ».

Il est pour le moins permis de considérer que la sortie de S.M. Qureshi est surprenante si ce n’est audacieuse, inhabituelle au sens strict du terme. S’il s’agit a priori davantage de saluer la démarche du chef de la diplomatie pakistanaise – que l’on a connu par le passé plus incisif dans ses commentaires à l’égard du voisin indien[3] - et d’en apprécier la portée potentiellement positive sur la relation indo-pakistanaise, la fragilité / complexité de cette matrice bilatérale éprouvée par des décennies de contentieux, impose par prudence de prendre un peu de champ, de recul, pour tenter d’en apprécier le fondement et lui donner, le cas échéant, quelque crédit.

Doit-on (déjà) parler d’un changement de paradigme ?

Moins de cinq mois après son entrée en fonction, le gouvernement civil démocratiquement élu d’Imran Khan - dont il est encore très prématuré d’esquisser un premier bilan de son action… - n’est certainement pas en capacité de s’exonérer du poids considérable, de l’autorité sans rivale de l’influente caste des généraux pakistanais sur la définition des grandes orientations nationales, à plus forte raison s’il s’agit de dossiers aussi sensibles. L’actuel chef de la diplomatie – lequel occupe ces fonctions pour la 2e fois après avoir œuvré une décennie plus tôt dans l’administration martiale du général Musharraf… – n’a probablement pas la latitude politique suffisante pour s’autoriser une sortie si hardie, sans y avoir été préalablement autorisée et par son patron (Premier ministre Imran Khan), et par les officiers supérieurs de Rawalpindi (siège historique de l’autorité militaire). L’hypothèse de l’initiative personnelle ne saurait résister à l’analyse… Cependant, y voir à ce stade la preuve d’une sincère volonté politique, stratégique, des autorités (civiles et militaires) pakistanaises de revoir en profondeur le format, la philosophie de leurs rapports bilatéraux avec le voisin indien vis-à-vis du ‘’pré carré’ afghan, relève certainement du défaut d’analyse. Faute d’éléments plus tangibles, plus dimensionnant, on retiendra l’hypothèse plus crédible de ‘’l’effet de manche’’ d’Islamabad pour tenter de se repositionner plus favorablement sur la scène internationale, piste que semble du reste accréditer l’arrestation début janvier à Peshawar, la grande ville pakistanaise à l’extrémité orientale de la passe de Khyber (frontière pakistano-afghane), d’un influent cadre taliban afghan (Hafiz Mohibullah) ; une interpellation saluée par l’administration américaine, laquelle œuvre parallèlement en coulisse de Doha à Kaboul, de Washington à Islamabad, aux entreprises contradictoires d’un désengagement à venir (partiel ? total ?) de ses troupes déployées en Afghanistan et d’une inflation précipitée et tous azimuts de réunions, lobbyings et autres marchandages pour amener l’insurrection radicale talibane autour de la table des négociations (de paix)… Un douteux autant que dangereux exercice d’équilibrisme qui ne semble guère interpeller le successeur de B. Obama dans le bureau ovale…

Quel sentiment prévaut à New Delhi ?

Alors que le sentiment pakistano-sceptique reste particulièrement élevé dans la patrie de Gandhi, qu’un scrutin national majeur est programmé au printemps 2019 (avril-mai), que les accrochages entre forces indiennes et pakistanaises à la frontière (International Border et Line of Control) font les gros titres de la presse indienne de ce début d’année[4] et que la bouillonnante vallée du Cachemire (État indien du Jammu-et-Cachemire) reste d’une confondante fébrilité (cf. manifestations, grève générale le 14 janvier), l’opinion indienne reste très prudente, ne s’emballe guère, ses dirigeants de même, devant le propos certes engageant, mais encore bien vide de substance du chef de la diplomatie pakistanaise.

Il est vrai que l’histoire chaotique et mouvementée des rapports entre New Delhi et Islamabad, parsemée de plus de déceptions que de succès, de revers que d’avancées, reste particulièrement vive dans la mémoire collective indienne ; ce, alors que d’ici tout juste un mois sera célébré le 20e anniversaire de la Déclaration de Lahore (du 21 février 1999), cette initiative bilatérale formalisée par un traité qui entendait à la fois écarter le péril nucléaire du sous-continent indien (un an après les campagnes d’essais atomiques indiens et pakistanais du printemps 1998) et engager un nouveau chapitre plus coopératif entre les deux pierres de touche d’Asie méridionale. Moins de deux mois plus tard, en avril 1999, s’engageait malgré tout (durant deux mois et demi) sur les hauteurs du Cachemire la crise de Kargil, le 4e conflit indo-pakistanais depuis l’indépendance en 1947 ; à l’initiative des généraux de Rawalpindi.

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[1] ‘’India's cooperation needed to resolve Afghan conflict, says FM Qureshi’’, quotidien pakistanais Dawn, 10 décembre 2018.

[2] Tweet en date du 19 novembre 2018, cité par l’édition du New York Times du 19 novembre.

[3] À l’instar de la déclaration suivante, intervenue une décennie plus tôt (printemps 2010) lorsque l’intéressé était (déjà) ministre des Affaires étrangères de l’administration Musharraf : ‘’De toute évidence, leurs intérêts (ceux de l'Inde) (en Afghanistan) ne peuvent être les mêmes que les nôtres parce que nous, nous avons une frontière commune (avec l'Afghanistan)’’, Press Trust of India, 28 mars 2010.

[4] ‘’Civilian injured in Pak firing along LoC in J&K's Rajouri’’, Times of India du 17 janvier 2019.
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