Somaliland : longue route vers la reconnaissance

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Dans quelle mesure la reconnaissance du Somaliland par Israël constitue-t-elle un tournant diplomatique pour ce territoire ?

L’annonce de la reconnaissance complète et réciproque du Somaliland par Israël le 26 décembre dernier a fait éclater une crise diplomatique et médiatique mondiale (non sans le précédent de janvier 2024) et a remis le Somaliland sur le devant de la scène mondiale. Pour autant, malgré le passage d’un État de facto à un État reconnu, il est difficile de qualifier cette reconnaissance de rupture diplomatique, en ce qu’il n’y avait de fait et depuis 1991, aucune présence des institutions somaliennes au Somaliland. De plus, de très nombreux partenaires internationaux y avaient déjà des représentations, des bureaux ou des actions. En effet, outre les bureaux de liaison des États voisins – Éthiopie depuis 25 ans, pour laquelle le représentant a un rang d’ambassadeur, et Djibouti – Hargeisa est depuis une quinzaine d’années le siège d’un certain nombre de projets des coopérations européenne, allemande, britannique ou danoise. La coopération française, arrivée tardivement, y mène d’ailleurs un projet de valorisation du patrimoine, mais on peut rappeler que la France fut le premier État à aider l’armée somalilandaise naissante au début des années 1990 en lui fournissant ponctuellement vivres et uniformes. L’autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), dont la Somalie est le fondateur, opposée à la reconnaissance du Somaliland, y réalise toutefois des projets dans le cadre de l’intégration régionale et le Somaliland accueille une école vétérinaire de rang régional, faisant cohabiter son drapeau et celui de l’IGAD. Un certain nombre d’institutions onusiennes ont également bureau et actions au Somaliland, certes souvent dans des projets de portée « nationale », c’est-à-dire à l’échelle de la Somalie, ce qui leur a parfois valu d’être suspendus par le Somaliland.

Plus que de facto, c’est peut-être statu quo qui pourrait caractériser une période antérieure, notamment avec deux dates : 2010 et 2012. En 2010, les États-Unis ont autorisé le financement direct des « régions somaliennes » permettant ainsi à la Banque mondiale de financer des projets au budget de la République du Somaliland. En 2012, le passage de la Somalie d’un gouvernement de transition à un gouvernement fédéral a laissé libre interprétation du terme « Somaliland » rapidement « reconnu » par Mogadiscio comme l’un des États fédérés, entérinant un statu quo, chacun pouvant voir le Somaliland comme il le souhaitait. Depuis Hargeisa toutefois, on était bien loin de Mogadiscio.

Si ces présences étrangères ne constituent pas une reconnaissance et qu’elles ont bénéficié de la confusion possible, leurs arrivées progressives à partir du milieu des années 2000 ont été autant de validation des progrès significatifs réalisés par la République du Somaliland en 35 ans. 35 ans, cela signifie qu’une première génération d’enfants nés somalilandais est pleinement engagée dans les responsabilités, suivie de près par une seconde génération. Aussi, on peut dire que la reconnaissance n’a pas pour l’instant d’impact direct sur le quotidien des Somalilandais.

La seule conséquence concrète a porté sur les relations entre Djibouti et le Somaliland, avec la rupture des liens diplomatiques et la rupture de la connexion aérienne entre les deux capitales. La relation entre les deux voisins se caractérise toutefois depuis l’ouverture de représentations réciproques, par des épisodes de rupture et de rapprochements, et des séquences d’ouverture et de fermeture de leur frontière commune. L’Éthiopie, qui a des accords bilatéraux formels depuis le début des années 2000 avec le Somaliland et qui constitue un partenaire constant depuis lors, a gardé le silence sur cette reconnaissance.

Dans quelle mesure cette reconnaissance pourrait-elle bouleverser les équilibres géopolitiques dans la Corne de l’Afrique ?

La reconnaissance du Somaliland par Israël est à la fois un évènement géopolitique majeur et un non-évènement en soi pour la géopolitique de la Corne de l’Afrique. L’analyse globalement admise qui tend à dénoncer la République du Somaliland comme étant la cause, par sa reconnaissance, de la dégradation sécuritaire dans la Corne de l’Afrique semble relever d’une communication certes réussie mais qui résiste mal à l’observation des faits. Aussi convient-il de rappeler que sévit depuis 2023 une guerre sans nom au Soudan, qui est en train de déborder de ses frontières, que le Soudan du Sud est en guerre civile depuis son indépendance en 2011, que l’Éthiopie multiplie les conflits dans toutes les parties de son territoire depuis 2015 et que la Somalie du Sud, dont le conflit a changé d’habits au gré des problématiques internationales, atteint sa 37e année de guerre civile.La Corne de l’Afrique est instable, car des processus profonds sont en cours touchant les constructions nationales territorialisées de tous ses États, et que ces processus sont aggravés par la corridorisation de la région, accentuant les rentes de situations et aggravant les déséquilibres territoriaux alors que sont rarement mis en œuvre des mécanismes de compensation.

Aussi, face au commentaire de l’actualité, il convient de considérer les évènements actuels avec une profondeur historique allant un peu au-delà de décembre 2025 ou de janvier 2024, de constater le progressif raidissement de la Somalie qui voit l’activisme somalilandais pour sa reconnaissance internationale se réveiller à partir de 2017 et bousculer le statu quo, certes inconfortable pour tous, mais relativement fonctionnel depuis 1991.

Les observateurs internationaux s’interrogent sur les raisons propres à Israël pour cette reconnaissance, alors qu’elles sont d’une grande évidence (présence de Houthis au Yémen, proximité de l’Iran, contrôle de la mer Rouge et processus engagé par les accords d’Abraham). Mais la véritable interrogation porte à mon sens beaucoup plus sur les raisons pour lesquelles le Somaliland, à ce moment précis, pouvait accepter une reconnaissance d’Israël. En effet, Israël, représenté en Éthiopie et y ayant initié un certain nombre d’investissements, notamment agricoles dans l’État régional somali d’Éthiopie, a montré un intérêt pour le Somaliland dès sa reprise d’indépendance. Au début des années 2000, une forme de diplomatie sanitaire est mise en place avec l’organisation d’évacuations sanitaires vers Israël d’enfants somalilandais atteints de pathologies cardiaques. Depuis, les tentatives de rapprochement en haut lieu ont été nombreuses.

Au début des années 2020, Abiy Ahmed échoue à établir une « pax arabico-aethiopica » sur une grande Corne de l’Afrique qu’il aurait souhaité unifier. Devant l’accélération du renversement du monde, chacun des deux États, Somalie et Somaliland, en marge de pourparlers qui ne parviennent pas à s’installer, utilisent les cartes régionales et mondiales à leur portée et leurs rentes de situation respectives afin d’arriver à leur fin : la reconnaissance pour le Somaliland et l’intégrité territoriale pour une Somalie qui, avant même d’arriver à la question du Somaliland, peine à faire cohabiter un gouvernement central et des États fédérés qui ne le reconnaissent pas, ce dans un contexte où une immense partie du territoire est administrée par Al-Shabaab, un mouvement terroriste islamiste contre lequel les troupes de l’Union africaine, l’armée turque et les troupes d’élites états-uniennes appuyent l’État somalien

Le Somaliland signe un premier partenariat tripartite avec l’Éthiopie et DPWorld en 2016 pour l’utilisation et la gestion du port de Berbera et du corridor. Le jeune État dont la stratégie de recherche d’une reconnaissance semblait timide depuis plusieurs années, se dote, à partir de 2017, d’un comité en charge de travailler à la reconnaissance et d’établir de nouvelles relations diplomatiques, notamment avec un tour d’Afrique. Les relations avec Taïwan, débutée en 2009, ont abouti en 2019 à leur affirmation et en 2020 à l’échange de représentants et ambassadeurs alors que la Chine avait rétabli une ambassade à Mogadiscio en 2013. Sur fond de conflit frontalier maritime et d’une guerre du khat avec la Somalie, le Kenya se rapproche du Somaliland en 2019, qui ouvre une représentation officielle à Nairobi en 2024. À partir de 2022, les États-Unis effectuent plusieurs visites à Berbera.

Devant cet activisme qui vient brusquer l’histoire, la Somalie se dote d’outils inédits et offensifs : accords militaires bilatéraux avec la Turquie en 2017 puis en 2024 et enfin avec l’Égypte en 2024 et 2025, outils numériques, mise en œuvre d’une loi sur le e-visa exigeant des compagnies aériennes qu’elles ne reconnaissent pas le visa somalilandais en septembre 2025, et instrumentalisation des dynamiques centripètes au Somaliland, ce alors que le fondement de l’État somalilandais repose sur l’allégeance initiale des clans au projet national.

La profonde crise politique entre le Somaliland et la Somalie s’intensifiant depuis plusieurs années, dans le contexte d’une Corne de l’Afrique en mouvement, il devenait urgent pour le Somaliland de se protéger face à un État somalien très appuyé.

Il serait plus juste de lire que ce sont les bouleversements des équilibres géopolitiques de la Corne de l’Afrique et dans le monde depuis 2015 qui ont présidé à la reconnaissance du Somaliland par Israël.

Est-ce la « mauvaise reconnaissance » ?

Depuis l’adoption de sa Constitution en 2001, la République du Somaliland misait sur la reconnaissance incontestable de ses avancées démocratiques pour obtenir une reconnaissance qui lui semblait méritée. Par ailleurs, faisant valoir son indépendance du protectorat britannique du 26 juin 1960 et de ce fait le respect de la Charte de l’Union africaine attachée à l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, ainsi que la non-ratification de l’acte d’Union avec la Somalie et le non-respect par Mogadiscio des principes de l’Union entre 1960 et 1991, le Somaliland estimait sa recherche d’indépendance suffisamment légitime au regard du droit international pour être reconnu. Il est vite apparu évident qu’être un bon élève ne suffirait pas à obtenir la reconnaissance des Nations unies attendant celle des organisations régionales dont la Somalie est membre : l’IGAD et la Ligue arabe. Pour des raisons tenant à leur géopolitique interne et au grand jeu régional, aucun État membre de l’IGAD, particulièrement l’attendue Éthiopie n’allait le reconnaitre. Pour des raisons tenant aux relations entre l’Égypte et l’Éthiopie la Ligue arabe s’est, dès les années 1990, positionnée pour une Somalie réunifiée et forte face à l’Éthiopie. Dès lors, la reconnaissance ne pouvait arriver que d’une puissance internationale pour ses intérêts propres. Et une telle reconnaissance n’allait intervenir que dans un contexte de crise internationale – tel que les crispations autour de la mer Rouge. Dans cette configuration, toute reconnaissance l’aurait été « pour de mauvaises raisons », c’est-à-dire pour les raisons de l’autre et dans un jeu géopolitique déjà engagé dans la région.

Il faut se méfier des raisonnements par « axes internationaux » : il y a de la part des Somalilandais un profond sentiment de souveraineté et la certitude qu’ils maîtrisent leur destin et qu’une alliance n’est jamais une allégeance. C’est une vision de la souveraineté très partagée dans la Corne de l’Afrique, où les alliances à des blocs ont toujours été opportunistes et jamais idéologiques, et où d’autres États parviennent à gérer des alliances contraires, et ont d’ailleurs réussi à préserver des relations tant avec la Somalie qu’avec le Somaliland.

Ainsi, dans la configuration actuelle de la Corne de l’Afrique et de ses alliances, le Somaliland avait-il une alternative à cette reconnaissance ?