• Anne Sénéquier

    Chercheuse à l’IRIS, co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’IRIS

Nous parlons souvent du changement climatique à travers ce qu’il produit de plus spectaculaire : records de température, canicules, incendies, sécheresses, inondations. Mais il transforme aussi nos vies d’une manière beaucoup plus silencieuse : en réduisant peu à peu ce que nous pouvons faire librement. L’été 2026 l’a particulièrement bien montré.

Nous sommes en train de passer d’un été associé à la disponibilité, à la possibilité de sortir, marcher, jouer, dormir les fenêtres ouvertes, prendre son temps, à un été de plus en plus organisé autour de ce qu’il faut éviter. Eviter de sortir aux heures les plus chaudes. Eviter l’effort. Renoncer à laisser les enfants jouer dehors en pleine journée. Attendre le soir pour espérer un peu de fraîcheur. Et lorsque le soir arrive, la chaleur de la journée est restituée dans les logements, les chambres… On s’endort plus tard, on se réveille davantage, on récupère moins bien.

Quand enfin la température permettrait de profiter du jardin ou de la terrasse, les moustiques prennent le relais. Puis viennent, ailleurs ou quelques jours plus tard, les fumées d’incendies : on referme les fenêtres que l’on essayait justement d’ouvrir pour rafraîchir le logement, on renonce à courir, on surveille la qualité de l’air. Même le paysage change : pelouses jaunes dès juillet, arbustes grillés, arbres en stress hydrique, plantes qui ne repartiront pas, forêts brûlées. Jusque dans le panier alimentaire, sécheresses et chaleurs extrêmes fragilisent certaines récoltes et peuvent renchérir certains fruits et légumes.

Pris séparément, ces ajustements semblent anecdotiques. Leur accumulation ne l’est pas. Toutes ces contraintes ont le même effet : elles réduisent la part de la saison que nous pouvons habiter librement. C’est là que le changement climatique devient particulièrement tangible. Non pas seulement lorsqu’il produit un événement météorologique extrême, mais lorsqu’il transforme peu à peu ce qui était des plaisirs ordinaires en contraintes. Car notre qualité de vie ne se mesure pas seulement à notre capacité à éviter le pire. Elle tient aussi à ces possibilités simples : sortir, dormir, jouer, respirer, se rencontrer, se reposer. Ce sont elles qui font qu’une vie reste habitable et agréable.

Et l’une de ces possibilités est essentielle en été : récupérer.

Les vacances compensent une année de travail, d’école, de transports, d’horaires et de fatigue accumulée. Nous partons avec l’idée que nous reviendrons en septembre reposés. Que se passe-t-il lorsque cette période de récupération devient elle-même physiologiquement éprouvante ? Lorsque les nuits chaudes se succèdent, que l’activité physique diminue, que notre irritabilité augmente, que les enfants restent davantage enfermés et que chaque sortie suppose de vérifier l’heure, la température ou la qualité de l’air ?

On peut alors arriver en septembre plus fatigués qu’on ne l’était en juin. En consultation, ce mois-ci, il est frappant d’entendre combien souvent revient le sentiment de ne pas avoir vraiment récupéré pendant l’été : fatigue persistante, sommeil perturbé, difficulté à retrouver de l’élan. Cette fatigue devrait nous intéresser davantage. Nous savons compter les morts attribuables aux canicules, les hospitalisations, les hectares brûlés, les records de température. Nous mesurons beaucoup moins ce que le changement climatique nous retire sans nécessairement nous rendre malades : du sommeil, de l’énergie, de l’activité physique, de la sociabilité, de la disponibilité mentale et de la spontanéité.

Conditions matérielles de l’adaptation inégalement réparties

C’est pourtant une dimension essentielle de ce qui est en train de se jouer. Nous appelons les ajustements nécessaires pour préserver ces possibilités ordinaires « l’adaptation ». Mais s’adapter ne peut pas signifier apprendre à accepter toujours davantage de contraintes et de renoncements.

Une société adaptée au changement climatique ne doit pas seulement empêcher que l’on meure pendant les canicules. Elle doit nous permettre de vivre avec le changement climatique, pas seulement d’y survivre. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de réduire la mortalité. Il est de préserver la possibilité de continuer à dormir correctement, se déplacer librement, profiter de l’extérieur, travailler, respirer un air sain, maintenir une vie sociale et se reposer dans des conditions acceptables.

Cette capacité à s’adapter dessine ainsi une nouvelle fracture sociale. Quand certains ont la possibilité de se réfugier dans une région plus fraîche, un jardin ombragé ou choisir leurs horaires, d’autres subissent l’été dans un appartement mal isolé. Pour eux, l’été ne devient pas simplement « moins agréable », il devient une saison qu’il faut gérer. C’est pourquoi une politique d’adaptation ne peut pas reposer sur la seule responsabilité individuelle.

Conseiller de fermer les volets, de décaler ses activités, de chercher de l’ombre ou de boire davantage est utile, mais insuffisant lorsque les conditions matérielles de l’adaptation sont inégalement réparties. S’adapter suppose aussi de transformer les logements, les villes, les écoles, les lieux et horaires de travail et les espaces publics afin que chacun puisse continuer à vivre correctement malgré la chaleur.

Nous avons longtemps pensé le changement climatique comme une menace pour le futur ou comme une succession d’événements extrêmes. Il devient désormais visible autrement : dans l’érosion lente de ces choses si ordinaires que nous les pensions acquises. Et lorsque ces petits renoncements s’accumulent, ce n’est plus seulement la température de l’été qui change. C’est la part de notre vie que nous pouvons encore habiter librement.

Tribune par Anne Sénéquier pour Le Nouvel Obs.