Il y a officiellement 56 ethnies reconnues en République populaire de Chine, dont les Han (plus de 90% de la population). Qui sont les autres ?
Notons d’abord que cela recoupe seulement pour partie la réalité ethnique du pays. En définitive, il y a beaucoup plus d’ethnies. Mais si l’on s’en tient à la répartition officielle, ces minorités ne représentant grosso modo que 9% de la population totale de la Chine, vivent néanmoins réparties sur 60% du territoire. Elles se trouvent sur les régions frontières, et c’est donc une question sensible : à tort ou à raison, elles ont été parfois accusées de collusion avec des agents de l’extérieur. Et c’est vrai en particulier des musulmans, aujourd’hui encore souvent taxés de complicité avec un islam radical.
La question des minorités ethniques est très politique, et depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping n’a de cesse que de vouloir les homogénéiser. On peut même supposer qu’à terme, il n’y aura plus de citoyenneté multiethnique. Sur les cartes d’identité, par exemple, est mentionné le fait d’être un Tibétain, un Mongol ou autres. Peut-être n’y aura-t-il un jour plus que des Chinois. C’est une machine intégratrice extrêmement puissante. Une partie de l’élite de ces minorités bénéficie du développement inouï des 50 dernières années.
On parle souvent du Tibet, des Ouïghours, vous avez mentionné les Mongols. Pouvez-vous citer d’autres groupes minoritaires ?
Pour aller vite, vous avez les minorités tibéto-birmanes, essentiellement regroupées dans le grand sud, c’est-à-dire, géographiquement et culturellement, en dessous du fleuve Bleu, et en particulier dans la région du Yunnan, où se trouvent 26 minorités ethniques, ce qui est considérable. Vous avez des Miao, des Dai, des Yao, des Dong, des Zhuang, groupe ethnique de dizaines de millions de locuteurs, essentiellement dans la province du Guangxi et qui, à partir des années 1950, a bénéficié de l’invention d’une écriture alphabétique propre, avec un système d’intonations spécifique figurant notamment sur les billets de banque, au même titre que les sinogrammes chinois, le tibétain, le ouïghour et le mongol. Il y en a bien d’autres : les Coréens, etc.
C’est un héritage du soviétisme et de Mao, avec notamment des régions autonomes, sur le papier, mais aussi une politique de discrimination positive. Ces piliers sont-ils remis en question par la nouvelle loi sur « la promotion de l’unité ethnique et du progrès » entrée en vigueur ce mercredi 1er juillet 2026 ?
En partie, même si cet héritage reste très important et remonte à la conférence de Bakou, en Azerbaïdjan soviétique [en 1920, NDLR], à laquelle avait participé Lénine, et qui avait notamment désigné l’appartenance à l’islam comme un principe de reconnaissance ethnique. Cela peut paraître curieux, car si vous êtes Français et musulman, vous n’êtes pas considéré comme une ethnie à part, alors que du côté ex-soviétique et chinois, dès lors que vous êtes musulman et reconnu comme tel, cela vous confère une singularité ethnique. C’est ce que l’on appelle les Hui, littéralement « être retourné », soit « converti ». Cet héritage perdure. Mais évidemment, ce texte de loi et tout ce que nous avons pu observer depuis ces dernières années montre qu’il y a une sinisation à marche forcée largement encouragée par Xi Jinping.
La Chine est dotée d’une écriture commune pouvant se lire dans plusieurs langues. N’est-ce pas là une spécificité à préserver ?
Vous avez un très grand nombre de langues à part entière, reconnues comme telles. Et vous avez la langue écrite, vecteur d’unification pendant des siècles. Ce sont les sinogrammes, et ces derniers ont été en usage, y compris dans des régions étrangères à l’empire, du Vietnam au Japon où ces « kanji » restent utilisés. C’est effectivement une grande singularité. Cette langue écrite peut être lue par tous, tout en étant prononcée différemment. Au XVIIIe siècle, des savants comme Leibniz prônaient même son utilisation en vue de créer une langue universelle, dans le contexte d’un Emmanuel Kant, prônant la création d’une société universelle. Cette dissociation entre le phonème et le sens a beaucoup fasciné les Européens.
L’écriture chinoise a été simplifiée dans les années 1950, à l’instigation de Mao Zedong, qui la souhaitait afin d’atteindre in fine, même, une « latinisation » [via le pinyin, transcription latine du mandarin, NDLR]. Finalement, il n’a pas réussi à aller jusque-là. Nombre d’intellectuels chinois s’y sont opposés, estimant que si l’on abandonnait les caractères chinois, la Chine perdrait son caractère. En même temps, il ne faut pas exagérer la portée, l’universalité, sur le plan historique, de cet outil prodigieux. Jusqu’au début du XXe siècle, à peine 5% de la population de l’empire est en mesure de lire, d’écrire, de compter. La vulgarisation n’a été que très récente.
Pour résumer, le pinyin est pratique pour l’informatique, mais on continue de lire, sur le continent, en chinois simplifié, et de prononcer ces sinogrammes différemment en cantonais ou en mandarin, tandis qu’à Taïwan, on continue d’écrire en caractères chinois traditionnels ?
Oui, et cela démontre aussi un éclatement du monde chinois. Au Japon, à Taïwan, on utilise les caractères de forme traditionnelle, et non en Chine communiste. Les nouvelles générations ont parfois du mal à lire les textes de leurs contemporains, dans les deux sens.
Avec la nouvelle loi, il ne s’agit plus seulement de simplifier l’écriture, mais de renforcer considérablement l’usage du mandarin, langue majoritaire, dès la maternelle et dans tous les domaines publics, y compris dans les régions autonomes où il devient prioritaire sur les langues locales…
C’est déjà la langue de la promotion sociale. Dans toutes les administrations, on a recours au mandarin seul. Il s’est imposé y compris à Hong Kong. Dans l’armée, c’est le mandarin. Le processus est somme toute assez commun. Ce n’est pas très politiquement correct de le dire, mais la Chine poursuit une œuvre de « colonisation » sur le très long terme, y compris vis-à-vis du Tibet, du Xinjiang, régions qui n’ont pas toujours été administrées par Pékin, loin de là. Le mandarin finit par s’imposer à des populations qui ne l’avaient absolument pas en usage.
La France n’a pas de leçon à émettre, depuis François Ier jusqu’aux tranchées de la Première Guerre mondiale, mais néanmoins, n’aurait-il pas été plus chinois de cultiver ce multilinguisme ?
Non, justement, c’est très révélateur d’une volonté de siniser à la fois les institutions, et l’ensemble des populations. Mais c’est vrai qu’à l’échelle des siècles, c’est nouveau. On peut sérieusement supposer qu’à terme, la langue ouïghoure ou le tibétain seront considérés comme archaïques. De facto, c’est déjà le cas, quand vous voulez faire passer des messages, ou à l’école. Il y a des drames, au passage. De jeunes enfants sont arrachés à leur famille pour être envoyés à Shanghai ou Pékin. Ils finissent par oublier leur langue maternelle. Il y a une volonté de faire des petits Tibétains de bons Chinois, tout comme les Français, sous la IIIe République, prétendaient que les Sénégalais et les Khmers avaient pour ancêtre commun Vercingétorix.
« Nos ancêtres les Han » ?
Voilà. D’ailleurs, dans n’importe quel musée chinois, la frise chronologique est celle fixée par la culture des Han. Les cultures tibétaine ou ouïghoure sont marginalisées. On ne rappellera qu’en sourdine que l’empire mongol ou l’empire tibétain ne sont que des accidents de l’histoire, et encore.
Propos recueillis par Igor Gauquelin pour RFI.
