• Jean de Gliniasty

    Directeur de recherche à l’IRIS, ancien ambassadeur de France en Russie

Alors que la résolution du conflit en Ukraine s’avère épineuse, Donald Trump donne l’impression d’avoir totalement abandonné le sujet qui semblait pourtant être l’une de ses priorités au début de son mandat. Dans les faits, est-ce réellement un sujet qui ne l’intéresse plus ?

Je ne pense pas qu’il ait abandonné le sujet. Donald Trump a dit à plusieurs reprises qu’il reprendrait le dossier ukrainien quand il aura bouclé le dossier iranien. Le problème, c’est qu’il n’arrive pas à résoudre la crise iranienne. Donc l’Ukraine est passée au second plan. Profitant du changement de pôle d’attention du président américain, les Russes ont bloqué sous des prétextes divers et variés toutes les réunions trilatérales qui étaient envisagées. Cette situation leur laisse une liberté de manœuvre pour attaquer. Néanmoins, leur offensive du printemps ne leur a pas permis de gagner du terrain.

Il existait pourtant cette obsession chez Trump de résoudre ce conflit très rapidement. Il a clairement échoué. La crise au Moyen-Orient n’est-elle pas l’excuse parfaite pour passer son échec sous silence ?

Je ne pense pas. Donald Trump a un intérêt réel à régler la crise ukrainienne. Si l’on se replonge dans son plan de paix en 28 points, il y avait toute une partie sur la reprise des relations bilatérales avec la Russie. Trump considère que faire des affaires avec Moscou est primordial et qu’il peut gagner beaucoup d’argent. En face, les Russes lui font miroiter un nouveau flux d’affaires pour obtenir des avantages ou du moins des positions plus favorables de Trump.

Certes, sa première tentative a échoué. Mais cela ne veut pas dire qu’il a renoncé à résoudre ce conflit. Pour lui, son analyse de la situation reste valide : il estime qu’il faut normaliser les relations économiques avec la Russie et éviter de mettre la Russie entièrement entre les mains des Chinois.

En termes d’image pour Trump – qui aime se montrer en homme fort, victorieux, et même faiseur de paix – n’est-ce pas un dossier embarrassant ?

Sur le long terme, peut-être, mais là, l’urgence pour Donald Trump est de sortir la tête haute de la crise iranienne. C’est sur ce dossier qu’il risque gros, en termes d’enjeu réputationnel et pour les élections de mi-mandat en novembre. L’Ukraine passe au second plan.

Auprès de sa base, on a également l’impression que c’est un sujet peu fédérateur. Est-ce une question sensible ?

Pour la base MAGA, ce n’est pas une guerre américaine mais la guerre de Joe Biden. Ils sont d’avis que ce conflit ne concerne plus Trump et que les Européens doivent se débrouiller seuls pour le résoudre. La base électorale de Donald Trump est bien plus préoccupée par la crise au Moyen-Orient parce qu’elle joue sur les prix du pétrole, sur les salaires, sur l’inflation. Elle les touche directement dans leur quotidien, contrairement à la guerre en Ukraine.

En considérant qu’il va sûrement réessayer de résoudre ce conflit à l’avenir, quelle stratégie peut-il adopter cette fois ? Peut-il essayer de faire pression sur l’Europe par exemple ou au contraire de tenter une stratégie commune ?

Donald Trump n’a ni estime ni amitié pour l’Europe pour qui il éprouve par ailleurs de la rancœur puisqu’il considère qu’on lui a manqué dans la guerre du Golfe. Je ne pense pas que la concertation avec l’Europe sera sa préoccupation principale. La question qui se posera, c’est sur qui il va accentuer la pression, la Russie ou l’Ukraine ? Il avait quand même pris des sanctions contre la Russie, en interdisant à l’Inde d’acheter du pétrole russe. L’Inde et la Chine représentent 80 % des exploitations de pétrole russe. Cela a pesé. Il y a un début de récession dans le pays essentiellement dû à ces sanctions secondaires.

Concernant l’aide militaire, peut-il relancer un soutien envers l’Ukraine comme un moyen de faire pression sur la Russie ?

Je ne crois pas. Si la guerre s’arrête au Proche-Orient, il aura plus de missiles Patriots et Himars à vendre aux Allemands qui les transféreront aux Ukrainiens. Mais le principe de ne plus donner un sou aux Ukrainiens est partagé par sa base et les Américains trouvent cela positif puisqu’ils estiment que c’est aux Européens de payer.