Poutine a gagné des territoires, pas la guerre

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Tout d’abord, sur le plan humain, il s’agit d’une catastrophe. La guerre a vraisemblablement fait des centaines de milliers de tués, de blessés et de mutilés de part et d’autre. Un bilan humain absolument détestable.

Sur le plan géopolitique, qui en tire avantage ? Qui en paye le prix ? Du côté de la Russie, le crime n’a pas payé. Déjà, en 2014, Vladimir Poutine avait gagné la Crimée mais avait « perdu » l’Ukraine. Depuis 2022, il a gagné des territoires qu’il ne restituera pas mais il a beaucoup plus perdu en termes de statut et de puissance. La Russie est affaiblie par cette guerre. Vladimir Poutine avait pour ambition de restaurer la grandeur de la Russie lorsqu’il a pris le pouvoir. Il y est parvenu jusqu’en 2022, parce qu’effectivement, année après année, il pouvait affirmer que la Russie se portait mieux depuis qu’il exerçait le pouvoir qu’avant qu’il n’y arrive. Mais depuis 2022, la Russie marque un recul : elle ne poursuit plus le développement de sa puissance. La guerre l’a affaiblie et, durablement, la Russie « pèse » moins en Europe et dans le monde qu’avant le déclenchement de la guerre : elle perd des hommes sur le front, mais aussi à l’arrière, avec des jeunes diplômés qui ont fui la mobilisation, les restrictions de liberté et la répression. Une perte couteuse, particulièrement dans certains secteurs, comme celui des nouvelles technologies. La Russie est également en recul sur le plan économique. Si son économie n’a pas été mise à genou par les sanctions – en grande partie grâce à la mise en place d’une économie de guerre – elle paye le prix de la guerre et le paiera dans les années à venir. Si elle n’est pas coupée du reste du monde, contrairement à ce qu’avaient espéré les Occidentaux, elle a beaucoup perdu en termes d’image et de relations. Certes, Donald Trump est un appui sérieux et fort utile. Il a même fait exploser le concept de mon occidental. Mais cette guerre a beaucoup plus coûté à Vladimir Poutine qu’elle ne lui a rapporté. Dans le jugement de l’histoire, cela sera porté à son discrédit. Il sera difficile pour la Russie de sortir de cette économie de guerre. Sa dépendance à la Chine se renforce et donc sa place relative est affaiblie.

L’Ukraine est un pays martyre qui a beaucoup souffert sur le plan des destructions humaines et physiques. Mais si elle a de facto perdu des territoires qu’elle ne récupérera pas, elle a gagné un statut. C’est un pays qui était jugé peu fréquentable, qu’on voulait éviter du fait d’une corruption endémique. Un pays dont le PIB par habitant ne s’était guère amélioré depuis 30 ans parce que les élites, qu’elles soient pro-russes ou pro-européennes, étaient unies dans une gabegie et la corruption. Désormais, c’est un pays qui a obtenu le statut de candidat à l’Union européenne et qui est devenu fréquentable. Elle a le soutien indéfectible des Européens qui se sont beaucoup engagés en sa faveur. La difficulté pour elle, c’est de devoir accepter une perte de territoire qui est illégale et immorale, mais qui reflète le rapport de force après quatre ans de guerre qu’il semble difficile de modifier fondamentalement quelle que soit la poursuite de la guerre.

L’Ukraine devra certainement faire face aux divisions d’une société après des années de guerre. Toute la population a-t-elle été soumise aux mêmes obligations par rapport à la menace russe ? Se pose enfin le défi du développement économique. La société civile ukrainienne, forte et développée, l’emportera-t-elle sur les oligarques ? Est-ce qu’elle fera le choix du développement et mettra vraiment fin à la corruption ? Dans ce cas, elle a des potentialités, même avec une partie de son territoire en moins, de se développer.

Les grands perdants de la guerre sont sans aucun doute les Européens. Ils seront tombés loin en arrière en termes de dépendances. Fini le gaz bon marché qui venait de Russie. Ils ont abandonné pour des milliards d’avoirs en Russie pour ne pas soutenir l’effort de guerre russe. Une manne qui est allée directement dans les mains des oligarques russes proches de Vladimir Poutine. Les pays de l’Union européenne ont augmenté leurs dépenses militaires au détriment d’autres secteurs. Elle a augmenté sa dépendance aux États-Unis en terme énergétique, en termes d’équipement militaire et donc en terme géopolitique. Désormais, alors Donald Trump répète, régulièrement mais sans constance, qu’il va arrêter l’aide à l’Ukraine, et qu’il considère par ailleurs l’Union européenne comme un ennemi, les pays européens continuent de faire semblant de croire qu’il est un allié indispensable. Ils sont tellement focalisés sur l’idée de maintenir la présence stratégique américaine en Ukraine qu’ils sont prêts à faire toutes les concessions. C’est pour cela qu’ils ont accepté un objectif de dépenses militaires très élevé fixé par l’administration Trump. C’est pour cela qu’ils ont accepté un accord commercial tout à fait déséquilibré et qu’ils ne cessent de faire des concessions à l’égard de Donald Trump. La préservation de la souveraineté de l’Ukraine est venue en quelques sortes limiter leur propre souveraineté à l’égard des États-Unis. Si les pays européens ne pouvaient pas faire autrement que de soutenir l’Ukraine pour des questions de principes et des questions d’intérêt, ils ont repris entièrement les buts de guerre de Kiev. Ils auraient pu en discuter le bien fondé et surtout la faisabilité. Volodymyr Zelensky a par ailleurs toujours donné la priorité aux États-Unis, même si l’Europe a finalement beaucoup aidé, et désormais plus que les États-Unis. Il y a eu une perte de crédibilité stratégique pour l’Europe puisqu’à force de dire que la Russie ne pouvait pas gagner la guerre, qu’il fallait qu’elle rende tous les territoires conquis, que c’était une question de crédibilité pour l’Europe, alors que cela apparait depuis longtemps maintenant comme impossible, elle a perdu cette crédibilité. Surtout, elle a perdu sa crédibilité morale entre la dénonciation des violations du droit international et des crimes de guerre et contre l’humanité commis par la Russie en Ukraine, condamnations immédiatement assorties de véritables sanctions de plus en plus lourdes, et d’un autre côté l’absence totale de sanctions pour les violations du droit international et les crimes de guerre et contre l’humanité commis par Israël à Gaza. L’insistance que les pays européens ont eu à demander aux pays du Sud global de prendre des sanctions contre la Russie alors qu’aucun ne l’a fait a aussi contribué à souligner les limites de leurs pouvoirs.

La Chine est également le vainqueur de cette guerre. Le conflit a initialement constitué un facteur déstabilisant. Une surprise stratégique venue de Russie qui contrevenait à la vision et aux intérêts de Pékin, puisqu’elle venait augmenter dans un premier temps les dépenses d’importations alimentaires et énergétiques, les deux principaux pôles d’importation pour la Chine. In fine, Pékin y gagne en renforçant d’un côté son influence sur la Russie, mais aussi en apparaissant comme une puissance pacifique aux yeux du reste du monde, puisqu’elle peut souligner qu’elle n’est pas impliquée dans le conflit, contrairement aux Européens et aux Occidentaux. Elle peut s’afficher comme une puissance qui veut la paix, favorable à un cessez-le-feu, ce qui coïncide avec les intérêts de nombreux pays du Sud global. La Chine apparait comme un pays qui évite les mauvais coups et qui tient ses engagements. 

Quant aux pays du « Sud global », ils ne se sont pas sentis concernés par cette guerre. Ils ont renvoyé souvent dos à dos l’Ukraine et la Russie, même si les deux tiers d’entre eux ont condamné l’agression de la Russie lors des votes à l’ONU, sans pour autant vouloir s’engager dans une politique de sanctions à l’égard de la Russie, affirmant qu’il s’agit là d’une affaire occidentale. Ils ont été agacés par l’attitude des Occidentaux qui voulaient les voir les suivre sur les sanctions, alors qu’ils n’avaient pas été associés au processus de décision qui conduisait aux sanctions. Ils se sont, au cours de cette guerre, de plus en plus affirmés, dans leur diversité, dans leur complexité, mais pour refuser ensemble de prendre des sanctions à l’égard de la Russie. Ils ont encore un peu plus affirmé leur identité, certes gazeuse, mais non moins collective par rapport à l’Occident.