Ormuz : petit détroit, grandes secousses

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Une trentaine de kilomètres sépare l’Iran d’Oman. Un passage maritime étroit, quand on place le curseur sur Ormuz. Un détroit qui connecte l’immense océan Indien avec l’exigüe golfe Persique. La guerre qui embrase l’Iran et le Moyen-Orient, derrière les bombes, les drames et les communications politiques, nous propose une formation accélérée de géoéconomie contemporaine.

Le golfe Persique d’abord, parlons-en. Un espace de 250 000 km2, dix fois moindre que la Méditerranée, représentant à peine 1 % de l’espace océanique mondial. Mais 50 % des réserves prouvées en pétrole et 40 % dans le cas du gaz[1]. Une taille énergétique et économique colossale, concentrée dans une piscine aux dimensions restreintes, à la profondeur maximale d’une centaine de mètres et à la largeur de 300 kilomètres environ dans son étirement le plus prononcé. Dans ce golfe Persique, huit États riverains, peuplés de 200 millions d’habitants dans leur ensemble, dont 60 à 70 millions de personnes vivant au bord de la mer, sur ces littoraux convoités, où l’eau rassure quand on a un vaste désert dans le dos. Même les champs énergétiques dominants, exploités ou en devenir, sont off-shore, au fond de la mer. La conquête du maritime, pour ces pays riverains, c’est donc avant tout de l’économique. On dessale l’océan pour disposer d’eau potable ou irriguer les quelques cultures agricoles qui peuvent composer avec l’aridité du milieu. On fore les profondeurs pour pomper ces hydrocarbures dont la planète raffole, et qui enrichissent mécaniquement les nations riveraines. Et puis on aspire au maritime car c’est l’accès au grand large, pour exporter ou pour importer. À condition que le robinet du détroit d’Ormuz soit ouvert.

Le détroit d’Ormuz est une artère vitale pour ces pays du Golfe persique et un poumon énergétique d’une bonne partie du globe. Quand les flux s’organisent sans anicroches, ce qui est généralement le cas, car il est rarement intéressant de se priver d’oxygène économique, ce détroit s’exprime avec amplitude : un tiers du commerce mondial en pétrole (avec 12 à 13 millions de barils par jour !), 20 % en gaz naturel liquéfié (GNL), 30 % en gaz de pétrole liquéfié, 15 % en produits pétroliers raffinés ou encore 30 % en engrais azotés[2], pour prendre la moyenne annuelle sur la période 2023-2025. Pour ces matières premières, le déplacement se fait par tankers, méthaniers ou vraquiers. Chaque navire de commerce présente une valeur qui se chiffre vite en plusieurs millions de dollars. La majorité d’entre eux font route vers l’Asie. La Chine capte près de 40 % du pétrole qui sort du Golfe persique, 80 % même de l’or noir iranien depuis quelques années[3]. Ne sous-estimons pas les volumes de pétrole qui transitent par Ormuz et vont en Inde (15 %), en Corée du Sud et au Japon (10 % chacun)[4]. Dans le cas du gaz et des engrais azotés, les destinations sont moins polarisées sur l’Asie, prennent la route de l’Afrique ou de la mer Rouge, pour remonter vers les marchés européens. L’Union européenne importe 8 % de son GNL grâce aux ressources qataries[5], à titre d’exemple. L’importance stratégique de ce passage maritime est considérable pour les économies des nations riveraines du Golfe persique. Les exportations d’hydrocarbures du Koweït et du Qatar dépendent entièrement du détroit d’Ormuz, tandis que celles de l’Irak et de l’Iran y transitent à près de 95 %[6]. L’Arabie saoudite, dont l’essentiel des champs pétroliers est situé sur sa façade orientale, dépend également de cette voie maritime pour environ 90 % de ses exportations[7]. Les Émirats arabes unis sont légèrement moins exposés grâce à leur accès direct à l’océan Indien et leur port commercial de Khor Fakkan, d’où partent 25 % environ des flux émiratis[8]. La géographie dicte sa loi à la logistique, tout comme l’économique, car ces matières premières ne circulent ni par le ciel ni par voies terrestres ferroviaires ou routières, sauf sur les derniers kilomètres à parcourir afin d’éclater en de multiples points les volumes. Mais sinon, c’est bien l’océan qui connecte l’offre et la demande.

Les événements en cours transforment Ormuz en goulet d’étranglement pour l’économie locale, régionale et potentiellement mondiale. L’Iran prétend pouvoir fermer le détroit. En tout cas, les risques s’y démultiplient suffisamment pour que l’on observe un arrêt brutal des échanges. Le ballet de navires se croisant laisse place à des ronds dans l’eau de la part de bateaux coincés dans le golfe Persique, chargés et loin des quais (près de 500), ou stationnaires dans le golfe d’Oman, car le danger est tel qu’il n’est plus sage de traverser le détroit. Les États-Unis annoncent de potentielles actions sur site pour débloquer le détroit d’Ormuz. D’autres pays y songent, les retombées économiques pouvant cascader à mesure que cette situation perdure. D’ores et déjà, les primes d’assurance explosent. Il est vivement conseillé d’éviter le détroit d’Ormuz, où des navires ont été touchés par des tirs militaires ou des drones sous-marins kamikazes. Après Maersk et MSC, le géant chinois du transport maritime Cosco a suspendu ses services à destination et en provenance de pays du Golfe. La donne géostratégique pourrait s’aggraver si des mines flottantes sont posées pour rendre le détroit d’Ormuz encore moins praticable. Par ailleurs, une marée noire, en cas de tanker coulé, serait une catastrophe écologique dans cette mer quasi-fermée.

Depuis le 28 février 2026, ces tensions géopolitiques extrêmes ont déjà entraîné une hausse significative du prix du pétrole et du gaz. Si le détroit d’Ormuz devait être bloqué pendant un mois, ou plus, un choc énergétique et donc économique mondial est à redouter, sachant qu’il s’inscrit dans un contexte de marchés déjà particulièrement volatiles, nerveux et de plus en plus opaques. Du Covid-19 à l’Ukraine, en passant par d’autres secousses depuis 2020, l’inflation s’est réinvitée dans le vocabulaire du quotidien. Une hausse de plusieurs centimes à la pompe est attendue en Europe d’ici quelques jours. Avec un gaz plus cher, les factures d’électricité pour des pays très dépendant comme l’Allemagne devraient se renchérir. Ormuz est aussi ce détroit vital pour nourrir les populations du golfe Persique, hyper-dépendantes d’approvisionnements extérieurs, venant de loin, pour répondre aux besoins alimentaires d’une zone dépourvue d’agricultures consistantes. Ce sont 15 à 20 millions de tonnes de grains (céréales, soja) qui entrent dans le Golfe persique chaque année[9], avec des fournisseurs principaux nommés Brésil, Russie, Australie, Turquie ou encore Ukraine. Pour plusieurs États membres de l’UE, là aussi, une présence essentielle dans une zone aux consommations croissantes. L’Italie, la France et les Pays-Bas, pour ne citer qu’eux, vendent des biens agro-alimentaires sur ces marchés structurellement importateurs. Les flux en grains, en janvier et février 2026, entrant dans le golfe Persique, ont été deux fois supérieurs aux moyennes. Chaque pays a visiblement anticipé la crise et accru ses stocks, mais ces derniers ne couvrent a priori pas plus d’un semestre.

Le détroit d’Ormuz nous rappelle à la fragilité de ces chaines longues pour des ressources à utilisation mondiale mais extrêmement localisées à la source. Ce qui se joue en ce moment avec l’Iran, le golfe Persique et ce détroit, c’est donc aussi une guerre géoéconomique qui de loin déborde du périmètre régional. Le passage en mer Rouge, déjà complexe depuis deux ans, en raison de tirs Houthis sur les navires de commerce qui passent par Bab el-Mandeb, va de nouveau être sous tensions, puisque le régime iranien réactive les dernières forces de ses proxys. Le commerce maritime se redéploie donc vers le sud de l’Afrique et ce cap de Bonne-Espérance. Le temps est rallongé, le coût du transport est augmenté. Comme souvent, nous devons intégrer ces variables géoéconomiques dans nos grilles de lecture globale sur les conflits ou les rivalités entre puissances. Si la stratégie des Mollahs iraniens est d’aller dans une logique jusqu’au-boutiste, c’est-à-dire de jouer un va-tout dans ce grand soir d’affrontements avec l’ennemi israélien et états-unien, il n’est pas exclu de provoquer le plus de dégâts possibles sur ce terrain économique, quand bien même le blocage ou le saccage du détroit d’Ormuz pénalise l’Iran directement.

Que vont faire les nations voisines, notamment ces monarchies du Golfe, Arabie saoudite en tête, qui semblaient plaider pour une non-intervention ces dernières semaines, sans doute par crainte d’une boite de Pandore aux instabilités multiples ? N’oublions pas que le rabibochage entre Téhéran et Riyad est tout frais, qu’il fut réalisé sous l’égide d’une Chine qui pourrait sur cette guerre s’activer en raison de facteurs géoéconomiques, et que par ailleurs peu de nations du golfe Persique ont un appétit coopératif avec leurs voisines. On dialogue, on se compare mais on crée peu de solidarités durables, par primauté d’intérêts souverains et par sécurité… Donc n’oublions pas que le Moyen-Orient est l’un des plus grands magasins d’armements de la planète et que si des journées portes ouvertes sont annoncées, nous pourrions aussi voir l’embrasement s’intensifier et changer de registre. Les vacances à Dubaï, bye-bye


[1] US – Energy Information Administration

[2] Argus-Media

[3] World Energy Council

[4] Eurostat

[5] US – Energy Information Administration

[6] US – Energy Information Administration

[7] US – Energy Information Administration

[8] US – Energy Information Administration

[9] International Grain Council