Analyses / Moyen-Orient / Afrique du Nord
2 novembre 2026
Israël : que révèle le résultat des élections législatives ?
Des résultats qui déjouent les pronostics
Premier constat, le taux de participation s’élève à près de 78 %, montrant que les citoyens israéliens ont considéré déterminant l’enjeu de cette consultation. Les Palestiniens d’Israël ont pour leur part voté à près de 80 %, exprimant un rejet total de la politique de Benyamin Netanyahou, Premier ministre sortant.
Le système électoral à la proportionnelle quasi intégrale montre une nouvelle fois la difficulté à parvenir à une claire majorité sans recourir à des coalitions où, traditionnellement, les négociations secrètes sont la règle, accompagnées de leurs lots de reniements, de trahisons et de renversements d’alliances.
Mais, au-delà des paramètres liés aux règles du système électoral à proprement parler, les résultats de ces élections sont avant tout l’expression des divisions qui taraudent la société israélienne sur les enjeux de politique intérieure. Les scénarios les plus divers sont donc envisageables dans les jours et les semaines à venir et il serait vain de faire des pronostics un tant soit peu tangibles dans le cadre de cet article.
Les résultats officiellement proclamés montrent que la coalition menée par Benyamin Netanyahou, composée de cinq partis, arrive en tête avec 53 sièges de députés élus, sur 120 que comporte la Knesset, le parlement israélien ; celle de l’opposition regroupée autour de Gadi Eisenkot, composée de quatre partis, gagne 48 sièges, et enfin les deux listes arabes, 19 sièges. La majorité absolue nécessitant 61 députés, c’est donc maintenant que commencent les tractations pour tenter de trouver la formule de la composition du futur gouvernement.
Plusieurs remarques peuvent à ce stade être formulées.
Bien que connaissant une sensible réduction du nombre de ses députés – la coalition majoritaire sortante en possédait 64 –, il n’en demeure pas moins que le bloc dirigé par Netanyahou ne s’écroule pas, en dépit des accusations de toutes sortes dont il a été la cible durant toute la campagne électorale : corruption, entorse aux principes démocratiques notamment incarnée par son projet de réforme judiciaire visant à mettre au pas la Cour Suprême et surtout sa responsabilité de n’avoir pas su prévenir le 7-Octobre, voire pire, avoir été mis au courant des préparatifs du Hamas et n’en avoir pas averti les services de sécurité concernés. Malgré ces accusations, une partie significative du corps électoral lui a donné quitus quant à la politique génocidaire mise en œuvre à Gaza et à l’épuration ethnique menée en Cisjordanie.
Pour autant, les 67 autres députés, représentant les oppositions, indiquent que la coalition menée par Netanyahou est rejetée par une majorité du corps électoral.
La coalition menée par Gadi Eisenkot, ancien chef de l’état-major, n’atteint pas quant à elle les objectifs qu’elle s’était fixée et n’est pas non plus en situation de former seule un gouvernement. On peut d’ailleurs constater que la plupart des sondages se sont une nouvelle fois trompés puisqu’ils plaçaient ladite coalition devant celle dirigée par Netanyahou. Au cours de la campagne, Gadi Eisenkot s’est distingué de son adversaire principal sur de nombreux sujets de politique intérieure. Ainsi, s’est-il prononcé pour la mise en place d’une commission d’enquête sur les failles sécuritaires ayant permis le 7-Octobre alors qu’elle est obstinément refusée par Netanyahou ; il s’est montré favorable à la conscription des religieux ultra-orthodoxes – les craignant-Dieu – qui y échappent depuis 1948 ; il a enfin souvent insisté sur le nécessaire respect du principe de la séparation des pouvoirs. Gadi Eisenkot, a aussi fréquemment affirmé que, s’il gagnait les élections, il n’aurait de cesse de revenir aux fondements de la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël défini selon lui comme « juif et démocratique ». On peut donc considérer qu’outre sa condamnation des dérives populistes et illibérales de Netanyahou il se démarque aussi, du moins vocalement, de la loi fondamentale portant sur « Israël, État-nation du peuple juif », adoptée en 2018, qui codifie l’existence de deux catégories de citoyens israéliens aux droits différents sur des critères ethniques : les juifs et ceux qui ne le sont pas. S’il parvient au pouvoir, les semaines qui viennent confirmeront, ou non, le respect de cette promesse sur un sujet d’une importance capitale.
Les Palestiniens d’Israël enfin constituent la véritable surprise de cette élection en raison de leur score élevé. Les partis arabes totalisent en effet 19 sièges, alors qu’ils n’en avaient que 10 dans la législature précédente. Ce résultat s’explique par leur très forte mobilisation, elle-même produite par la situation de plus en plus stigmatisante qui leur est réservée en Israël, particulièrement depuis le 7-Octobre. Selon la formule qui revient fréquemment ces derniers jours, ils sont de facto les « faiseurs de roi » de la future architecture gouvernementale. Benyamin Netanyahou ne s’y trompe pas et, lors de sa conférence de presse du 28 octobre, il a déclaré sans ambages que « les Arabes ont volé les élections ». Le sens de la déclaration est limpide et confirme que pour lui et sa coalition composée de partis racistes et suprémacistes, les Palestiniens d’Israël ne possèdent aucune légitimité.
À la lumière de ces résultats, une des questions déterminantes réside donc dans le fait de savoir si le bloc du changement de Gadi Eisenkot acceptera de faire alliance avec les élus arabes. La réponse est difficile à discerner tant les divisions sont fortes en son sein. L’une de ses composantes – le parti d’Avigdor Liberman, 7 sièges – a par exemple maintes fois exprimé son refus d’une telle perspective, alors que les Démocrates d’Yaïr Golan, 8 sièges, y seraient plutôt favorables. Une solution envisageable pourrait se concrétiser sous la forme d’un soutien sans participation des partis représentant les Palestiniens d’Israël, mais quels gages seraient alors susceptible de leur fournir Gadi Eisenkot ?
La question palestinienne, grande absente de la campagne
Si les divergences sont nombreuses sur les enjeux de politique intérieure entre les différentes coalitions électorales juives, elles sont clairement moins vives quant à la question palestinienne.
Les convictions de Benyamin Netanyahou sont connues depuis longtemps, et on doit lui reconnaitre une obsession sans faille sur le sujet. Depuis la signature des accords d’Oslo en 1993, il s’est en effet toujours prononcé contre toute forme de compromis avec les Palestiniens et contre la perspective d’un État souverain leur revenant. Il n’a jamais dévié de ces positions et les autres composantes de sa coalition les partagent pleinement. Les méthodes utilisées contre la bande de Gaza depuis le 7-Octobre et l’épuration ethnique en cours en Cisjordanie montrent jusqu’à quelles extrémités cette politique mène.
Gadi Eisenkot a aussi pour sa part clairement refusé la perspective d’un État palestinien, reflétant in fine la conviction de la majorité de l’opinion publique israélienne. La différence avec Benyamin Netanyahou réside dans le fait qu’il n’écarte pas a priori la possibilité de négociations, mais dont le but serait de déterminer le statut d’une hypothétique « autonomie » ou d’un « presque État », mais qui resterait sous le contrôle sécuritaire exclusif d’Israël. Il a certes condamné la politique de terreur organisée par le gouvernement sortant en Cisjordanie qui encourage les exactions quotidiennes de colons fanatisés contre la population civile palestinienne, pour autant il ne s’oppose pas au principe même de la colonisation. Pour lui, il s’agit en quelque sorte de coloniser proprement.
Il n’y a donc pas concordance sur les méthodes, mais le mépris partagé du droit international apparaît le même dans les deux coalitions rivales. En dépit des nuances, voire des divergences, le chef du gouvernement sortant et celui de l’opposition possèdent sur le fond la même position : pas d’État palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée et mépris affiché pour le droit international. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’aucun des responsables politiques israéliens, mis à part bien sûr ceux des Palestiniens d’Israël, ne prend la peine de formuler des propositions positives précises pour sortir de l’impasse et de la dégradation dans lesquelles se trouve aujourd’hui le dossier israélo-palestinien. Le traumatisme du 7-Octobre est tel au sein de la société israélienne qu’un consensus national existe entre les partis juifs du pays et empêche toute réflexion critique.
Les séquences à venir
Les résultats officiels ayant désormais été proclamés, le président israélien doit rencontrer les responsables politiques et désigner celui qu’il mandate pour former un gouvernement. Charge à ce dernier de trouver la voie permettant de regrouper les 61 députés nécessaires pour obtenir la majorité au sein de la Knesset. Les marchandages peuvent être longs et entrainer l’organisation de nouvelles élections législatives anticipées s’ils n’aboutissent pas. Le président Herzog a certes enjoint les responsables politiques à trouver une solution dans les meilleurs délais, mais rien n’est moins sûr et vaines sont les spéculations.
En attendant, c’est Benyamin Netanyahou, Premier ministre sortant, qui reste en poste. Il a prouvé au cours des dernières années qu’il était capable de prendre les pires décisions pour se maintenir au pouvoir et l’on ne peut exclure une énième tentation de fuite en avant. L’éventualité d’une nouvelle campagne de frappes sur l’Iran – après la tenue des midterms aux États-Unis – qui entrainerait sans nul doute une riposte de Téhéran et favoriserait la reconstitution d’une union nationale à Tel-Aviv ne peut malheureusement pas être exclue.