Entretiens / Afrique/s
23 octobre 2026
Éthiopie : la difficile stabilisation du Tegray
Le 16 octobre 2026, le Premier ministre éthiopien a annoncé la mise en place d’une administration intérimaire de six mois au Tegray. Cette décision intervient après une nouvelle offensive du Front de libération du peuple du Tegray (TPLF – Tegray People’s Liberation Front). Pour le gouvernement éthiopien, cette nouvelle administration aurait pour but de rétablir un climat politique stable afin d’organiser des élections libres. Face aux capacités du TPLF, la mise en place de l’administration intérimaire pose alors de nombreuses interrogations sur la stabilisation de la région. Quels enjeux sécuritaires soulève-t-elle ? Comment les relations entre l’Ethiopie et l’Erythrée risquerait-elles d’être impactées ? Quelles pourraient être les implications pour les pays de la Corne de l’Afrique ? Le point avec Patrick Ferras, enseignant à IRIS Sup’ et président de l’association stratégies africaines.
Quel état des lieux peut-on dresser de la situation au Tegray, marquée depuis plusieurs années par le conflit entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tegray?
Il n’est pas inutile de rappeler quelques éléments de contexte. À la suite de la guerre civile de 2020-2022, l’Accord de Pretoria (CoHA – Cessation of Hostilities Agreement), signé entre le gouvernement fédéral et les représentants du Tegray (TPLF) prévoyait la mise en place d’une administration inclusive (« Inclusive Regional Administration ») dans cette région État. Elle avait pour but d’être l’interlocutrice principale pour les relations entre l’État et le Tegray (relance économique, besoins humanitaires, désarmement des forces tegréennes). Dès le départ, le TPLF, parti historique de la région, a été évincé du pouvoir régional et les relations sont restées très tendues avec cette administration. En avril et mai 2026, le TPLF, qui ne pouvait se présenter aux élections législatives du 01 juin[1], s’est emparé du siège de la région, à Mekelle, et Gebremichael Debretsion, son président, en a pris la direction. Dès lors, les relations avec Addis-Abeba ne pouvaient que se tendre et dégénérer. Le parti d’Abiy Ahmed, Parti de la Prospérité (PP), a remporté les élections, mais la désignation ne pouvait intervenir officiellement que le 5 octobre[2]. En privant le Tegray de ressources financières, voire économiques, le Premier ministre a fait preuve de retenue. À l’approche du 5 octobre, les forces tegréennes (TDF – Tegray Defense Forces) du TPLF ont lancé une offensive qui n’a pas eu les résultats escomptés car elles se sont heurtées à des forces de défense nationale (ENDF) bien organisées et aidées par des forces tegréennes dissidentes de celles de Debretsion. Dès le début du mois d’octobre, le terrain face aux TDF a été repris et la majeure partie des grandes villes a vu arriver les troupes fédérales avec joie[3]. Le TPLF reste néanmoins doté de capacités de nuisance importantes. Au même moment, les troupes érythréennes qui stationnaient au Tegray pour aider les TDF ont quitté rapidement le territoire éthiopien.
Parallèlement, le ton est monté entre les Éthiopiens et les Érythréens. Addis-Abeba a fermé son ambassade en Érythrée et déclaré persona non grata dix diplomates érythréens. Asmara en a fait de même.
En quoi l’annonce du 16 octobre par le Premier ministre éthiopien de la mise en place d’une administration intérimaire fédérale de six mois au Tegray acte-t-elle une rupture avec les accords de paix de Pretoria de 2022 ? Quels sont les enjeux sécuritaires pour l’ensemble du pays ?
Depuis sa désignation pour un deuxième mandat de cinq ans[4], Abiy Ahmed a décidé de nommer une administration provisoire pour six mois (Federal Government’s caretaker Administration for the Tegray Regional State). Pour les Éthiopiens, l’accord de Pretoria de 2022 est toujours la base de travail entre les autorités fédérales et celles du Tegray. Par cette mise en place, le Premier ministre reprend la main et efface le « coup d’État du TPLF » de mai 2026. Le but de cette administration pilotée par Addis-Abeba sera de restaurer la paix et la sécurité et de faciliter la tenue d’élections. En effet, le Tegray n’a à ce jour aucun représentant au sein du Parlement. La situation conflictuelle créée par le TPLF avait obligé Addis Abeba à ne pas organiser d’élections dans cette région.
Les enjeux sécuritaires restent importants. Fin septembre 2026, sept groupes armés[5] ont formé une alliance pour renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed : « la Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie ». Nous peinons à voir quels sont les réels objectifs d’une telle alliance. En effet, les principaux mouvements qui la composent se sont opposés pendant le conflit 2020-2022 et leurs objectifs politiques sont complètement différents.
Le rapprochement du TPLF avec l’Érythrée est très surprenant et semble mettre de côté les exactions commises par les forces armées de cette dernière lors du dernier conflit (viols, pillages). L’Érythrée était aux côtés de l’Éthiopie pour ramener le TPLF à la raison[6].
Cette coalition manquera de cohésion, de coordination de commandement et de troupes suffisamment armées pour battre l’armée éthiopienne. Nous assisterons à des combats dans la région du Tegray, des actions de guérilla et à quelques reprises de villages, mais l’armée fédérale devrait rester maître du jeu. Les autres régions sont toujours touchées par les actions de leurs différents groupes armés et il reste difficile d’imaginer une fin rapide des combats malgré l’appel d’Abiy Ahmed.
Dans la Corne de l’Afrique, les coalitions et les alliances sont très souvent temporelles et leurs bases idéologiques très fragiles.
Dans quelle mesure l’instabilité de la situation en Éthiopie augmente-t–elle les risques d’un conflit avec son voisin, l’Érythrée ? Et quelles pourraient être les conséquences pour les pays de la Corne de l’Afrique ?
L’Érythrée, en quittant rapidement le territoire éthiopien lors de l’offensive des ENDF, a montré que les positions qu’elle a soutenues sur la souveraineté des États lors de la réunion en Égypte n’étaient pas crédibles. Son aide devrait se limiter à des flux d’armement ou de logistique, mais elle ne devrait pas intervenir sur le sol éthiopien. Toute provocation pourrait amener une intervention éthiopienne sur le territoire érythréen, avec en toile de fond la volonté de l’Éthiopie de posséder un port sur la mer Rouge. Accueillir les troupes des TDF irait dans le même sens et l’Érythrée se retrouverait bien seule sur l’échiquier militaire de la Corne de l’Afrique.
Cette région est déjà une zone de turbulence très forte. Le Soudan voit s’opposer deux armées sur son sol et le Soudan du Sud organisera, fin décembre, le simulacre d’une élection présidentielle reportée plusieurs fois. La Somalie, dont le président assure une transition de six mois, n’a pas été capable d’organiser les élections et ses forces armées, sans l’aide de la mission de l’Union africaine, seraient impuissantes à lutter contre les Shebab. La participation à des soutiens militaires de chaque côté ne devrait pas modifier l’équation militaire d’un conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée, s’il devait avoir lieu.
Sur le plan régional et continental, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD, une des huit communautés économiques majeures de l’Afrique) et l’Union africaine ne seront pas des acteurs importants dans la recherche de solutions de paix ou de diplomatie préventive.
[1] Le TPLF ne remplissait pas les conditions d’existence d’un parti politique.
[2] La Constitution éthiopienne prévoit que le Premier ministre est désigné par le Parti ou la coalition qui a remporté les élections (au début octobre).
[3] Les Tegréens ne veulent plus la guerre et ils ont fui les campagnes d’enrôlement au sein des TDF. Parti historique, le TPLF semble jouer ses dernières cartes, mais n’a plus le soutien populaire qui était celui de 2020.
[4] Il avait remplacé le Premier ministre démissionnaire (Haile Mariam Dessalegn) de 2018 à 2021. Élu en 2021, le Parti de la Prospérité l’a reconduit dans ses fonctions en 2026.
[5] L’alliance pour la survie comprend principalement le TPLF de la région du Tegray, les Fano de la région amhara et l’OLA (armée de libération oromo) de la région oromo.
[6] Depuis l’Accord de Pretoria, les deux États entretiennent des relations exécrables.