Allemagne : recompositions du paysage politique, jusqu’où ?

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Quel bilan peut-on dresser des élections qui se sont déroulées dans les différents länder allemands au mois de septembre ?

Les trois dernières élections dans les Länder de Saxe-Anhalt, Mecklembourg-Poméranie et Berlin comportent des points communs et des différences. Les points communs concernent la percée et l’implantation dans la durée du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), avec des scores très élevés dans les deux premiers cas, soit respectivement 43,8 % et 38,2 %, et un résultat moins imposant dans le troisième cas avec 16,2 %. Dans les trois situations, la progression des scores est impressionnante par rapport aux dernières échéances : +23 %, +21 % et +7 %. Il s’agit donc d’une véritable dynamique. L’autre point commun à ces élections est l’effondrement des grands partis traditionnels qui ont structuré la vie politique allemande depuis la création de la République fédérale en 1949 : l’Union chrétienne-démocrate (CDU) du chancelier Friedrich Merz et le parti social-démocrate (SPD) du vice-chancelier Lars Klingbeil. En Mecklembourg-Poméranie, la situation est tellement dramatique pour la CDU qu’avec 4,9 % elle ne pourra même pas siéger au parlement régional, une première depuis 1949 et même 1946 si l’on prend en considération les premières élections organisées par les Alliés. Sans compter la disparition du parti libéral qui a dans l’histoire souvent servi d’appoint aux grands partis pour former une coalition. Quant aux Verts, ils arrivent à se maintenir avec un score non négligeable, par exemple 14,3 % à Berlin, devançant le SPD.

Les différences sont liées aux résultats obtenus par le SPD et par la gauche radicale Die Linke. Le parti social-démocrate réalise un score très faible en Saxe-Anhalt, soit 9 %, et mauvais à Berlin, soit 12,1 %, capitale longtemps dirigée par cette même formation, avec des personnalités marquantes, comme Willy Brandt et Ernst Reuter. En Mecklembourg-Poméranie, les 35,5 %, bien qu’inférieurs au résultat de l’AfD, doivent beaucoup à la personnalité de la ministre-présidente sortante Manuela Schwesig qui a personnalisé la campagne et n’a pas hésité à critiquer la politique nationale de son propre parti au sein de la grande coalition, notamment en ce qui concerne la réforme des retraites qu’elle juge injuste, d’abord pour les personnes qui ont travaillé au moins 45 ans et ne pourraient plus partir en retraite à 63 ans. D’ailleurs, ce point fait partie des sujets qu’une partie des parlementaires sociaux-démocrates souhaitent voir rediscuter avec le chancelier. Elle a pu également mettre en avant ses bonnes relations avec les milieux économiques dans un Land, le plus faible économiquement d’Allemagne, qui repense son économie maritime et voit se développer les industries d’armement.

Quant à la situation de Die Linke, elle apparaît paradoxale. Longtemps parti favori dans les Länder de l’Est, dont elle se voyait les défenseurs, elle est maintenant largement dépassée dans cette revendication par l’AfD, ne réalisant que 9 % en Saxe-Anhalt et 6,5 % en Mecklembourg-Poméranie. En revanche à Berlin, elle réalise avec 25,7 % une percée, en étant le parti de la jeunesse puisque 43 % des 16-24 ans ont voté en sa faveur. Avec sa cheffe de file Elif Eralp, fille de réfugiés turcs, qui a mis l’accent sur les difficultés de logement dans la capitale allemande et défendu l’idée d’une politique d’expropriation, elle fait émerger une nouvelle génération de responsables politiques qui devra sans doute faire des compromis pour gouverner. On le voit, le paysage politique allemand est en plein bouleversement et en mutation.

Comment expliquer la percée de l’AfD dans certains Länder ?

Il faut lire le résultat de l’AfD lors de ces dernières élections régionales à deux niveaux.  D’une part, il y a une spécificité proprement est-allemande puisque 63 % des Allemands de l’Est se perçoivent comme des « citoyens de seconde classe » et que la convergence économique et sociale entre les deux parties Est et Ouest de l’Allemagne a certes bien avancé depuis l’unification mais connaît depuis plusieurs années un rythme plus lent. En juin 2026, des économistes allemands ont publié une étude au titre évocateur « Le processus de rattrapage est en danger », relevant le manque d’investissements privés et de main-d’œuvre qualifiée qui sont des freins au développement économique. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant n’atteint à l’Est que 75 % du niveau de l’Ouest, la productivité par actif 85 % et les investissements en équipements seulement 64 %. En ce qui concerne les revenus, le salaire moyen brut en Allemagne orientale est inférieur de 800 euros à celui de l’Ouest, soit 17 %, alors que la différence entre les niveaux de vie n’est que de 8 %. Ces écarts, qui créent une vraie désillusion, sont l’un des leviers utilisés par l’AfD pour souligner le manque de considération des « partis du système ».

Cela ne suffit pas à expliquer la percée de ce parti qui domine dans les sondages nationaux et réalise aussi des scores importants lors d’élections régionales à l’Ouest, comme dans le Bade Wurtemberg le 8 mars 2026, avec 18,8 %, ou en Rhénanie-Palatinat le 22 mars 2026, avec 19,5 %. Outre un mécontentement fort à l’égard du gouvernement dont seulement 13 % des Allemands approuvent l’action, une lame de fond touche les deux grands partis traditionnels, la CDU et le SPD, qui perdent des électeurs au profit de l’AfD. Le premier perd des électeurs qui jugent la CDU trop « centriste » et insuffisamment engagée sur la question de l’identité. Le second décroche dans les catégories populaires, chez les ouvriers et les employés, qui ne voient plus en lui le parti de la justice sociale. Lors des élections fédérales de 2025, 38 % ouvriers ont voté pour l’AfD contre seulement 12 % pour le SPD. En Saxe-Anhalt, 60 % des ouvriers ont voté pour l’AfD. La question identitaire et la question sociale sont au cœur de cette évolution.

Quelles réactions ces résultats ont-ils suscité auprès de Freidrich Merz et de son parti le CDU ? L’affaiblissement de la CDU pourrait-il aboutir à une rupture progressive du « cordon sanitaire » (Brandmauer) en vue d’envisager une coalition inédite avec l’AfD pour rester au pourvoir ?

Pour Friedrich Merz, le résultat de ces élections régionales constitue un camouflet, lui qui était arrivé à la chancellerie en voulant réduire de moitié le score de l’AfD. Il est affaibli à la fois comme chancelier, donc chef du gouvernement d’une grande coalition, et comme président de la CDU dont une partie de la base a manifesté son mécontentement. Une aile de ce parti, proche du patronat et de tradition libérale, estime que les réformes de l’État providence engagées dans les domaines des retraites et de la santé ne vont pas assez loin, notamment du fait du blocage du SPD, tout comme la réforme fiscale. D’où chez certains l’idée d’un gouvernement minoritaire qui laisserait davantage les coudées franches au chancelier. Quant à l’aile sociale de la CDU, elle revendique davantage de concertation avec les syndicats et une plus grande attention aux personnes les plus défavorisées qui devraient bénéficier de correctifs.

Une partie de la CDU, pour l’instant davantage à l’Est qu’à l’Ouest, commence à douter de la stratégie du « pare-feu », du « cordon sanitaire », mise en place à l’égard de l’AfD. Certains élus locaux de la CDU observent qu’au niveau local il est possible de travailler avec les élus de l’AfD, souvent proches de la population et de ses revendications. D’ailleurs l’opinion publique est partagée au sujet d’une possible coopération avec l’AfD. Dans une enquête d’opinion d’août 2026, 27 % des Allemands se sont dits favorables à une coopération avec l’AfD, 32 % approuvent une coopération avec l’AfD « au cas par cas » et 37 % rejettent toute forme de coopération, tandis que le reste est indécis. On peut noter que 48 % des sympathisants de la CDU sont favorables à une coopération avec l’AfD « au cas par cas », ce qui montre que les lignes à ce sujet sont en train de bouger. Cette dimension est explosive pour la CDU et risque de fracturer le parti.