ANALYSES

Féminisme et relations internationales : quels enjeux ?

Interview
20 avril 2021
Entretien avec Dr Christian Pout, président du think tank CEIDES, mené par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.


Le Dr Christian Pout est diplomate et spécialiste des questions liées à la paix, la sécurité et le développement en Afrique. Il est le président du think tank Centre africain d’études internationales diplomatiques économiques et stratégiques (CEIDES). Il revient sur le webinaire « Féminisme et relations internationales : des théories aux pratiques. Quelles nouvelles perspectives pour les Droits des Femmes ? » organisé par le CEIDES le 29 mars 2021, ainsi que sur la place qu’occupe le féminisme au sein des relations internationales. Entretien mené par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.

Vous avez récemment pris l’initiative d’organiser un colloque sur « le féminisme et relations internationales ». Pourquoi ? Comment avez-vous défini le terme « féminisme » ? Quelle(s) interaction(s) entretient-il avec les relations internationales ?

Notre think tank a pris l’habitude de saisir l’opportunité de la célébration de la Journée internationale de la Femme (8 mars) pour organiser, dans ce sillage, une session d’échanges sur une thématique relative à la promotion des droits de la Femme.  « Féminisme et relations internationales : des théories aux pratiques. Quelles nouvelles perspectives pour les Droits des Femmes ? », tel est le libellé exact du sujet de notre webinaire du 29 mars dernier. Il s’agissait principalement de répondre à quatre grandes préoccupations. Dans un premier temps, nous avons voulu rechercher les significations du féminisme lorsqu’il est abordé comme théorie critique des relations internationales. Ensuite, nous nous sommes interrogés sur l’engagement international pour la promotion des droits de femmes afin d’envisager les motifs pour lesquels « la lutte » doit continuer. Nous avons également examiné les horizons de pertinence des diplomaties féministes. Enfin, notre dernier axe de réflexion a porté sur la prospective et les enjeux actuels relatifs à l’autonomisation des femmes africaines. Notre projet était donc moins de rechercher une définition du féminisme, mais davantage de créer une opportunité de dialogue entre universitaires et praticiens, dans l’esprit du « bridging the gap » cher au Professeur américain Alexander George. Notre ambition était de favoriser une intelligence partagée des quatre centres d’intérêt ci-dessus mentionnés.  Évidemment, le volet de nos échanges dédié aux aspects théoriques a permis de replacer le féminisme dans le cadre des approches radicales contemporaines des relations internationales notamment dans leurs perspectives post-positivistes. Nous avons pu revisiter les notions abordées, par exemple par Robert Cox dans son article « Social Forces, States and World Order » où il permet d’établir la distinction entre « théorie critique » et « théorie traditionnelle », pour analyser comment le féminisme s’inscrit comme approche critique des relations internationales et surtout revisiter les différentes déclinaisons de ce paradigme. Ainsi, nous avons discuté notamment sur les ressorts théoriques du féminisme empirique, du féminisme libéral, du féminisme marxiste et du féminisme post-moderne.

 

Quels sont les défis de cette approche ? Rendre les relations internationales plus accessibles aux chercheuses et/ou spécialistes ? Considérer davantage le rôle des femmes dans les relations internationales ? Existe-t-il par ailleurs une spécificité africaine ?

Comme vous l’avez bien pressenti, les défis sont nombreux. D’une part, il y a effectivement eu pendant longtemps une marginalisation des spécialistes femmes et surtout une méconnaissance de l’apport de certaines auteures qui ont grandement contribué à faire émerger les études féministes dans le domaine de la théorie des relations internationales. Comme le rappelle Ryoa Chung du département de philosophie de Montréal, « la force critique des perspectives féministes en théorie politique représente non seulement une ouverture épistémologique incontournable, mais celles-ci ouvrent la voie à des méthodes d’investigation et de conceptualisation que l’on doit exploiter en vue d’enrichir les théories de justice globale d’une portée pratique plus grande. ». D’autre part, on a pu mesurer que l’engagement international pour la promotion des droits des femmes a déjà généré une moisson non négligeable. Dans ce sens, le travail remarquable des Nations-Unies a été largement abordé avec les cadres de référence tels que le CEDEF ou encore la résolution 1325 du Conseil de sécurité qui a reconnu l’importance de l’impact des conflits armés sur les femmes et les filles et qui a garanti la protection et la pleine participation de celles-ci aux accords de paix. Ce travail au niveau global a été bien relayé au niveau régional, mais également au niveau de la plupart des États qui ont pris des engagements clairs et parfois lancé des initiatives projets et programmes qui ont fait évoluer la conscience universelle sur la nécessité de respecter et promouvoir la dignité les femmes en temps de guerre comme en temps de paix, dans les domaines politiques, économiques, sociaux et culturels. Suivant cette optique, les diplomaties dites féministes nous sont apparues extrêmement pertinentes. Elles assument et portent une innovation dans la pratique diplomatique et dans le fonctionnement des administrations en charge des affaires étrangères. Transformer le « women empowerment » en engagement et pilier d’une politique étrangère vient fort opportunément bousculer les manières de faire et cela a permis à des pays, tels que la Suède, le Canada, le Mexique et dans une certaine mesure l’Espagne et la France, de s’illustrer sur la scène internationale. Nous avons également vu que cette prise de conscience touche les diplomaties africaines qui à l’instar du Cameroun font des progrès à saluer, mais aussi à renforcer pour promouvoir la composante féminine du Corps des diplomates.

Quelles sont les principales conclusions auxquelles votre conférence a abouti ?

Je dois d’abord souligner que ce débat a été animé par des jeunes chercheuses membres du CEIDES qui ont traité les différents sujets qui leur ont été soumis avec une grande compétence. Ce débat de qualité a permis une prise de conscience sur la nécessité de ne pas négliger l’étude des relations internationales à partir du prisme de l’analyse théorique. Les questions du consensus ontologique et de l’accord épistémologique qui ouvrent généralement le débat sur la scientificité des relations internationales ont généré une richesse de savoirs avec lesquels les spécialistes des relations internationales, hommes ou femmes, devraient toujours entretenir une relation de curiosité rigoureuse et profonde pour y trouver à chaque fois les moyens d’éclairer les débats d’aujourd’hui et de demain. Dans cet ordre d’idées, les perspectives féministes méritent également une grande attention, car elles apportent des grilles de lecture qui donnent un relief spécifique aux débats contemporains sur l’autonomisation des femmes, l’égalité femme/homme, la parité, les droits des femmes ou encore leur situation dans les contextes de conflits ou de consolidation de la paix.

L’autre grand corpus de conclusions peut être synthétisé par la nécessité qui a été réaffirmée de soutenir la résilience des femmes en rendant effectives toutes les dispositions législatives et réglementaires visant la promotion des droits des femmes dans tous les États. L’investissement massif qui doit être fait dans le domaine de l’éducation pour que les jeunes femmes et les jeunes hommes d’aujourd’hui et de demain, qui sont l’avenir de la communauté internationale, intègrent l’égalité entre les hommes et les femmes comme une réalité à rechercher, à construire et à préserver en tout temps et en tous lieux dans le respect mutuel.
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