ANALYSES

Israël-Liban : vers un nouveau conflit ?

Interview
4 septembre 2019
Le point de vue de Didier Billion
 


Après des frappes de drones et des échanges de tirs à la frontière israélo-libanaise, on assiste à une recrudescence notable des tensions entre les deux pays. L’implication du Hezbollah et la situation régionale tendue peuvent-elles entraîner un conflit similaire à celui de 2006 ? Le point de vue de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

Après des attaques de drones israéliens, décrites par le président libanais comme « une déclaration de guerre », suivies par des tirs de missiles venant des deux pays, peut-on craindre une escalade de tensions et de ripostes menant à un conflit similaire à celui de 2006 ?

Oui, la crainte est réelle. Depuis 2006, les tensions entre le Liban et Israël n’ont en réalité jamais véritablement cessé, mais jusqu’alors ce n’était que des escarmouches limitées par leur ampleur, leur intensité et leur durée et, à chaque fois, un modus vivendi était trouvé pour sortir de ces situations par le haut. Depuis maintenant près de deux semaines, nous sommes dans une conjoncture différente, non seulement par l’intensité et par les cibles choisies de part et d’autre, mais surtout à cause de la situation sous-régionale.

Depuis plusieurs années, les Israéliens n’hésitent pas à commettre des frappes sur des pays étrangers : cela a commencé par la Syrie, puis s’est poursuivi en Irak, qui a été touché par plusieurs attaques de drones au cours de l’été (dont les Israéliens n’ont certes pas revendiqué la paternité, mais les éléments dont nous disposons sont assez importants pour que l’on puisse considérer que ces actions étaient bien commanditées par Tel-Aviv), puis plus récemment au Liban. Israël est dans une posture agressive, prétextant des mesures préventives, car derrière l’ensemble de ces frappes (Syrie, Irak, Liban), l’Iran est bien le dénominateur commun. Les Israéliens considèrent que le déploiement régional des Iraniens, ou de milices liées à l’Iran, représentent un danger existentiel, terme souvent utilisé par Benyamin Netanyahou pour expliquer que ce pays constitue en tant que tel un danger pour l’État d’Israël. On voit donc une volonté affirmée, et assumée par les dirigeants politiques israéliens, de contenir l’Iran par tous les moyens et c’est en ce sens que la situation est délétère et peut rapidement dégénérer.

Enfin, nous sommes en période électorale en Israël et Netanyahou, qui a remporté les législatives du printemps dernier, se voit contraint d’organiser de nouvelles élections anticipées. Le Premier ministre israélien, qui se trouve dans une situation judiciaire compliquée, n’est pas, au vu des sondages, dans une situation politique très confortable et son raidissement a aussi pour fonction de tenter de rallier les voix qui lui manquent, notamment la partie la plus radicalisée de l’électorat israélien.

L’ensemble de ces facteurs crée une conjecture différente de celle qui avait prévalu depuis la guerre de 2006 et ne manque pas d’inquiéter.

Le Hezbollah étant membre à part entière de la vie politique intérieure du pays, comment l’État libanais peut-il réagir et se positionner vis-à-vis de ce dernier ? La société libanaise peut-elle subir un nouveau clivage ?

La société libanaise est extrêmement clivée, le système, basé sur le confessionnalisme depuis 1943, étant objectivement porteur de tensions. Pour autant, il existe un complexe et délicat équilibre entre les différentes communautés, et le Liban, en dépit des contradictions induites par son système politique, social et économique, continue à fonctionner. Quand il y a une agression contre le pays, le sentiment majoritaire, notamment dans la classe politique, est de faire front commun contre les attaques dont le territoire libanais est victime. Aujourd’hui, les Libanais dans leurs différentes composantes, du Premier ministre, qui est un musulman sunnite, au président, qui est chrétien maronite, font bloc derrière le Hezbollah au nom de la défense du territoire national. Il n’y a pas, actuellement, de divergences essentielles qui s’expriment publiquement, même s’il est évidemment possible de trouver au sein de la société libanaise des hommes et des femmes opposées au Hezbollah. Il y a en outre une conscience diffuse au sein la population libanaise que son armée n’est pas d’une efficacité militaire avérée et qu’en réalité la véritable « assurance-vie » est le Hezbollah, organisation disciplinée ayant montré ses compétences militaires, pour le meilleur et pour le pire, et possédant une véritable capacité opérationnelle. C’est pourquoi la société libanaise se range, dans sa majorité, derrière le Hezbollah. Comprenons que le Hezbollah est certes une organisation militaire, mais avant tout une organisation politique ayant des ministres et des députés, totalement intégrée à la vie politique, sociale, économique et sécuritaire du Liban.

À ce stade, on ne peut donc pas discerner de réel clivage indiquant qu’une partie de la société libanaise se mobiliserait contre le Hezbollah.

Quel impact cet évènement peut-il avoir sur la scène régionale et internationale, notamment vis-à-vis de l’Iran ? Comment la France et les États-Unis, réclamés comme médiateurs par le Premier ministre libanais, peuvent-ils se positionner ?

Depuis mai 2018, date à laquelle Donald Trump a dénoncé unilatéralement l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, les tensions se sont accrues dans la région, notamment à la fin du printemps 2019 au moment de « la guerre des tankers ». Le contexte régional est marqué par l’opposition entre les États-Unis et l’Iran, appuyés par leurs alliés respectifs. La situation reste donc instable et délétère. Une nouvelle crise sous-régionale, telle qu’elle semble se dessiner aujourd’hui au Liban, est un facteur aggravant de ces tensions.

La France, les États-Unis et la communauté internationale ont été appelés nominalement par le Premier ministre du Liban pour qu’ils tentent de faire retomber les tensions. La France a probablement des atouts à faire valoir : le président Macron a tenté de prendre, dans des conditions difficiles, un certain nombre d’initiatives diplomatiques pour tenter de mettre en œuvre une sortie de crise politique. Il a envoyé à plusieurs reprises son conseiller diplomatique à Téhéran et a réussi à faire venir le ministre des Affaires étrangères iranien en marge du G7 à Biarritz. La France est donc aujourd’hui un véritable interlocuteur et un médiateur respecté, souhaitons que cela soit efficace.

Au contraire, aux États-Unis, malgré un Donald Trump moins intempestif à Biarritz, il existe un tropisme anti-iranien notoire. Ce sont bien les États-Unis qui ont dénoncé l’accord sur le nucléaire, et la politique extérieure erratique du président Trump reste difficile à comprendre et à contrôler. Facteur aggravant, si Donald Trump ne semble pas partisan d’une guerre contre l’Iran, il conserve tout de même un parti pris anti-iranien, et ses alliés et partenaires les plus fidèles de la région, Israël et l’Arabie saoudite mettent de l’huile sur le feu. Son proche entourage (notamment son conseiller à la sécurité nationale, John R. Bolton et son secrétaire d’État, Mike Pompeo) est composé de va-t’en-guerre qui affirme vouloir en découdre avec la République islamique, ce qui ne rend pas les États-Unis un interlocuteur très fiable pour jouer le rôle d’intermédiaire.

Enfin, la communauté internationale, sur ce sujet comme sur tous les autres, n’existe pas réellement et reste à construire. En ce sens, l’ONU n’est donc pas dans la meilleure des situations pour prendre des initiatives concrètes et efficaces. La France a donc une véritable responsabilité et probablement les meilleurs atouts pour tenter de résorber une crise qui est en train de se cristalliser, mais qui n’est pas arrivée à son terme ce qui laisse une marge de manœuvre et d’initiative.
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