ANALYSES

Conte de début d’année… environnemental et climatique

Tribune
5 janvier 2016
Paris, le 24 décembre 2047…

Au lendemain de notre 208ème jour de télétravail de l’année, exceptionnellement, le Ministère de l’Adaptation Climatique (ex-ministère de l’environnement) et le Ministère du travail à domicile & de la compensation carbone nous ont autorisé à nous regrouper dans nos entreprises à l’approche des fêtes, et ce, sans conditions !

Les émissions de polluants associées au transport n’auront pas besoin d’être compensées aujourd’hui ! Avant, les jours de pollution, c’était la gratuité des transports, aujourd’hui pour les fêtes, c’est, dans le jargon, un free carbon day ! Ouf… on respire ! Du coup, pas besoin d’acheter un crédit carbone pour prendre sa voiture. A la Carbo-bourse, la bourse du CO2 des usagers des transports, les prix du CO2 ont encore augmenté ce mois-ci : 550 euros la tonne ! Quand je pense qu’en 2015, les prix étaient inférieurs à 10 euros et que seuls certains gros pollueurs étaient obligés de compenser leurs émissions. Le monde a bien changé !

A chaque trajet, je dois désormais compenser financièrement : en monnaie trébuchante ou en achetant des crédits climats via les 17 ONG certifiées ! Je vais regarder le coût d’un investissement dans une plantation… Pourquoi pas dans le Jatropha, l’or vert africain des années 1990, devenu le symbole de l’Espagne renaissante ? En 2040, j’avais investi dans un projet de reboisement des Iles Kiribati mais, malheureusement, elles ont été submergées par la montée des eaux et j’ai perdu mes crédits carbone. Je vais regarder du côté des politiques de défiscalisation, il y a sûrement quelque chose pour les crédits climats. Malgré l’ampleur des déficits, les partis politiques (gau-chauds et droiteau-plutôt-plus-sceptiques) ont conclu un accord pour ne pas modifier la politique fiscale environnementale.

Au fait, un peu plus haut, je vous disais « Ouf… on respire »… Enfin, quand je dis qu’on respire, je devrais dire « on se masque » car le brouillard de pollution s’est généralisé sur Paris et sa banlieue. Auparavant, on se prenait un petit noir en terrasse des troquets parisiens en regardant le ciel ; aujourd’hui, sortir relève plutôt du militantisme climato-sceptique ou du pari perdu ! A ce propos, le marathon de Paris, couru au printemps jusqu’en 2023, et en automne depuis près de 24 ans, sera désormais couru en hiver et de nuit, pour cause de pollution et de températures trop élevées. 2015 avait été l’année la plus chaude depuis que les relevés de températures existent… 2047 est une année somme toute normale puisque le record qui datait de l’année dernière a encore été battu, comme depuis près de 32 ans. Autre changement, Schneider Electric ne sera plus le principal sponsor ; GreenPeace et ACF ont pris le relais et les foulées des coureurs sont récupérées et valorisées énergétiquement ! A ce propos, M. Platini, qui termine son 3ème mandat à la tête du Carbone International Olympique, a déclaré vouloir changer la devise du CIO : fini le « Plus vite, plus haut, plus fort », désormais ce sera « Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme » selon la Maxime de Lavoisier.

Je vais enfin revoir mes collègues de travail « en vrai » ! Et oui, car avec le télétravail et les conférences téléphoniques, on en a presque oublié que l’on avait des collègues. En tant que professeur, j’ai passé cette année encore plus de temps à négocier mes droits d’auteurs sur les MOOC enregistrés il y a 4 ans qu’à voir mes étudiants ! Ah les MOOC ! C’est sûr, on a réduit les émissions du transport. Mais on a aussi réduit l’interaction. Déjà dans les années 2000, certains voulaient qu’on devienne des projectionnistes à powerpoint ; désormais la formation de professeur comprend une année de formation aux cours Florent. L’éducation est devenue spectacle et un cours, un grand jeu de rôle. Difficile de s’habituer à notre nouveau métier : les étudiants ont des rendez-vous virtuels qui remplissent nos journées. C’est sûr, on récupère quelques crédits carbone éducatifs que l’on peut échanger contre des cours de cuisine du monde en ligne ou des cours de Chi gong pour nous apprendre la lenteur, mais quand même : j’ai la sensation qu’on a perdu quelque chose…

Les comptes-rendus de rendez-vous étudiants et l’ensemble des discussions restent stockés dans de grands centres de données. D’ailleurs, l’entreprise Energ-ice, spécialiste du stockage des données et récemment fusionnée avec les surgelés Picard, vient d’annoncer une nouvelle délocalisation massive de ces centres : il faisait trop chaud dans les tours de refroidissement parisiennes ! Déjà qu’en 2010, les Datacenter représentaient près de 2 % de la consommation mondiale d’énergie, je n’ose imaginer aujourd’hui ! Plus on les délocalise près des pôles et plus la glace fond ! On tourne en rond.

Bon que vais-je pouvoir amener pour ce repas entre collègue ? Un loto-carbone pour chacun, un euro-carbone ou un bingo-carbo ? C’est vrai que ces histoires de réchauffement climatique et de pollution carbone ont stimulé l’innovation pour la française des jeux ! A Noël ou pour chaque anniversaire, on s’offre désormais des crédits !
Avant de penser à voyager, on pense à compenser !

Je crois que je vais amener un petit vin rosé du Pas-de-Calais : il est de plus en plus fruité et sucré, et des olives de la « montagne » de Reims… oui, c’est bien les olives de Reims. Et puis, en dessert, on prendra de la glace : avec ces températures canniculo-hivernales, il faut quand même penser à se rafraichir ! Et puis on ira sûrement au Leopard, notre petit bar du 11ème arrondissement, avec Bastien, Carole, Didier, Pim et Samuel. On regardera la Coupe du Monde de Baby-Foot commentée par mon fils Nino. Ce soir, c’est le grand soir, y a France-Qatar !

On va sûrement parler de la COP53 avec les collègues, elle s’est terminée hier. Quand je pense qu’entre la COP numéro 1 et la COP21, les émissions de gaz à effets de serre avaient déjà augmenté de 45 % ! J’ai moins suivi par la suite, mais de toute façon, plus besoin de regarder les statistiques, on en mesurait et subissait directement les conséquences. Et puis, avec le temps, les accords climatiques ont été beaucoup plus faciles à obtenir, la plupart des petits Etats insulaires ayant disparu… On revendique moins quand on a été obligé de migrer.
Pour nous désormais, le changement climatique, c’est maintenant. Tiens ! Ça me rappelle un slogan ! Je me lève, je compense, je me couche, je compense, on passe sa vie à compenser ! Quand je pense que certains n’ont même plus de quoi acheter une sortie au ciné ou un livre ! C’est bien là le problème du réchauffement : c’est l’inégalité ! C’est sûr, intégrer les conséquences environnementales de nos actes quotidiens dans le prix de chaque chose a bien changé le système. Désormais, on réfléchit ! Au final, on a gagné en responsabilité ce que l’on a perdu en liberté… dommage que l’on se soit réveillé si tard.

12 décembre 2015, 20.30 : 3 jours sans sommeil au Bourget, endormi à 18.00, je me réveille ! J’ai fait un rêve étrange, oppressant même, je devais acheter des crédits carbone pour chacun de mes actes quotidiens, acheter, compenser, payer le vrai prix de la nature, toujours, tout le temps… ça fait 10 jours que je vis avec la COP21, c’est sûrement pour ça !

Quoi, ils ont tous signé ? Les 195 pays ? Non ? Si ? On peut commencer à envisager une nouvelle trajectoire ? Tendre vers un réchauffement de 1,5° plutôt que 2° ? Un plancher de 100 milliards annuels pour les pays du Sud ? Un système de vérification et de reporting des émissions ?

Ouf… je respire ! Mais maintenant, il va encore plus falloir travailler parce que sinon ce sera plus d’inégalités et moins de liberté… et puis… je ne sais pas ce que vous en pensez mais moi, un Noël à boire du rosé du Pas-de-Calais, même fruité et sucré, avec des olives de Reims, et bien je ne m’y fais vraiment pas !
Alors, on attend quoi ?
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