ANALYSES

Le Burundi bascule-t-il à nouveau dans le chaos ?

Tribune
13 novembre 2015
L’accélération des exactions au Burundi et le langage de haine des dirigeants

La situation s’est fortement aggravée au Burundi depuis début novembre 2015, alors que 200 morts et 200 000 déplacés étaient déjà à déplorer depuis la manipulation constitutionnelle de Pierre Nkurunziza d’avril-mai 2015. La plupart des opposants ont quitté le pays et certains ont été assassinés. Le président de la république, Pierre Nkurunziza, et le président du Sénat ont tenu des discours de haine. Le langage génocidaire utilisé en 1994 par le pouvoir hutu du Rwanda est réapparu. Les discours des politiques pyromanes distillant la haine de l’autre sont les étincelles qui rallument des feux que l’on croyait éteints. On tue par des mots qui enflamment les esprits et ravivent des frustrations et des cicatrices. Sous prétexte du désarmement des opposants, des ratissages ont eu lieu dans le quartier nord de Bujumbura. On constate une fuite des populations et on déplore des morts. L’armée s’est fissurée et de nombreuses exactions ont été commises contre les ex-FAB, les responsables tutsis de l’armée.

Si tout le monde garde en mémoire le génocide du Rwanda de 1994, on se souvient également de l’instrumentalisation de l’ethnicité au Burundi ayant eu pour conséquences les génocides de 1965 et de 1972. Le Burundi a également connu des affrontements à caractère ethnique entre les Hutus et les Tutsis, causant environ 300 000 morts, durant la guerre civile de 1993 à 2006. Le Burundi a traversé une période de très forte insécurité, y compris après les accords d’Arusha signés en 2000, réalisés sous l’égide de Nelson Mandela. La situation s’était ensuite peu à peu apaisée sur le plan des conflits ethno-régionaux. Si ce sont les Hutus (qui représentent 85% de la population) qui ont pris le pouvoir après la lutte armée de Pierre Nkurunziza, les accords d’Arusha ont fait en sorte que la moitié des responsables soit d’origine hutu et l’autre moitié d’origine tutsi. Les questions ethniques ou religieuses n’étant plus considérées comme des questions importantes, le conflit a pu être dépassé pendant au moins dix ans mais la situation demeurait fragile.

Une violence renvoyant à des facteurs structurels et à l’instrumentalisation de l’ethnicité par le politique

Au-delà des évènements qui peuvent réveiller le vieux démon de l’ethnicité, il importe de rappeler certains facteurs structurels expliquant les violences récurrentes.

Jumeau du Rwanda, le Burundi est un pays d’une extrême fragilité où les populations sont en situation de grande vulnérabilité. Cet Etat enclavé, ayant une densité démographique de plus de 400 ha/km2, connaît une explosion démographique : la population est passée de 3 millions d’habitants en 1960 à 11 millions aujourd’hui. Le pays est l’un des plus pauvres du monde et sa richesse est principalement liée à son agriculture. Cette société, ancienne colonie belge, oppose les Hutus et les Tutsis qui sont au départ des groupes sociaux différenciés selon leurs activités (agriculteurs versus éleveurs) et leur statut social (seigneurs versus « serfs »). Ils ont ensuite été définis racialement par les colonisateurs et ont intériorisé le mythe d’ethnies venant d’origines différentes.
La question ethnique n’est pas primordiale au niveau des populations et les tensions ne sont pas de cet ordre sauf en période de crises extrêmes provoquées par les jeux politiques. L’ethnicité peut, en revanche, être facilement manipulée par les politiques pour cristalliser les frustrations et les vulnérabilités des populations. Au Burundi, la question de l’ethnie a pu ainsi être instrumentalisée à la fois par le pouvoir politique mais également par les pays voisins.

La violence actuelle est la résultante des décisions politiques prises depuis avril 2015

De violentes manifestations ont eu lieu au Burundi depuis le 26 avril dernier, suite à l’annonce de Pierre Nkurunziza de vouloir briguer un troisième mandat, malgré les dispositions des accords d’Arusha de 2000 qui prévoyaient que seuls deux mandats consécutifs pouvaient être effectués par un président. Les manifestants étaient essentiellement les populations jeunes de Bujumbura, la capitale, qui bénéficiaient de l’appui des dix-huit partis d’opposition, relativement unis. Les manifestations étaient en revanche faibles dans les zones rurales. Les jeunes urbains refusaient, si ce n’est un coup d’État constitutionnel, du moins une manipulation constitutionnelle. L’argutie juridique utilisée par Pierre Nkurunziza reposait sur le fait que pour son premier mandat, il n’avait pas été élu au suffrage universel mais par le Parlement. La Cour constitutionnelle, aux ordres du président, avait ainsi considéré cette troisième candidature comme valide. Le vice-président de la Cour avait d’ailleurs été obligé de fuir suite à cette décision. Les manifestations s’étaient alors traduites par une très grande violence de la part de la police, qui avait tiré à balles réelles. Des milices, manipulées par le pouvoir, étaient intervenues auprès des manifestants pour entraîner cette violence.

Pierre Nkurunziza a été réélu dans ce climat de violences le 21 juillet 2015, ce malgré une tentative de coup d’Etat de la part du Général Godefroy Nyombare qui avait entraîné un nombre important d’arrestations et un renforcement du dispositif sécuritaire.

Les réactions incertaines de la communauté internationale

Face aux risques de guerre civile, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté à l’unanimité, ce jeudi 12 novembre, une résolution sur le Burundi, envoyant un signal fort aux autorités de Bujumbura. Il s’agit, selon le délégué britannique, de « ne pas laisser l’histoire se répéter ». La résolution exige une réunion d’urgence entre le gouvernement et les membres de l’opposition et assure que le Conseil pourrait envisager des mesures additionnelles contre « les acteurs burundais dont les actes et les actions contribuent à perpétuer la violence et bloquent la recherche d’une solution pacifique ». Le déploiement d’une force onusienne pourrait également être envisagé.

La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), Michaëlle Jean, avait, quelques jours avant, exprimé son inquiétude concernant le Burundi, qui est un de ses 57 pays membres. Elle avait appelé la communauté internationale à prendre urgemment des mesures appropriées pour arrêter le cycle de violence. L’Union africaine est, quant à elle, restée relativement silencieuse à ce jour. Les organisations humanitaires, à commencer par le Comité internationaI de la Croix-Rouge, ont tiré le signal d’alarme sur les risques de catastrophe humanitaire avec la flambée des prix alimentaires, la difficulté des récoltes dans le climat de violences et le nombre croissant de déplacés depuis avril 2015. La Fédération internationale des ligues des droits de l’homme a également vivement condamné les violences.

La mobilisation reste toutefois faible pour un pays non stratégique sur le plan international. En revanche, les pays voisins, à commencer par le Rwanda, la RDC et l’Ouganda sont directement concernés par la crise qui touche le Burundi, mais ils sont largement divisés. Paul Kagamé a violemment critiqué le régime burundais. Le Burundi fait partie de la Communauté d'Afrique de l'Est et doit tenir compte de l’avis de ses partenaires. Les violences risquent de resurgir avec une intensité et des effets de contagion au Rwanda et en RDC, difficiles à prévoir. On sait que des milices hutus sont très proches des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), groupe armé formé en RDC. Si jamais des provocations entraînaient la mort de nombreux Tutsis, une intervention des présidents rwandais et ougandais pourrait avoir lieu et, inversement, si des Hutus étaient tués, une intervention de la RDC serait également à craindre.

Les cicatrices de la violence de l’histoire ne sont pas refermées. La crise du Burundi rend urgente une forte mobilisation de la communauté internationale et des acteurs burundais pour éviter le pire.
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