ANALYSES

Pakistan-Chine : des relations (comptables) dangereuses

Tribune
27 août 2018


Les aléas climatiques saisonniers malmenant durement ces derniers jours le Sud de l’Inde (cf. inondations meurtrières au Kerala) ont en grande partie accaparé l’attention de la communauté internationale, accordant une attention moindre aux événements politiques en cours dans une autre partie du sous-continent indien. En effet, le 18 août, à Islamabad, le Parlement pakistanais investissait Imran Khan, le dirigeant du PTI – récent vainqueur du scrutin parlementaire national du 25 juillet – dans ses nouvelles fonctions de Premier ministre. Un événement politique davantage marqué du sceau de la fébrilité que de la félicité… Ce n’est pas une tâche aisée qui attend le nouveau chef de gouvernement de cette République islamique de 206 millions d’habitants. L’agenda national du nouveau gouvernement déborde effectivement de priorités à prendre à bras le corps : environnement sécuritaire national dégradé, relations avec les pays voisins (Afghanistan, Inde) détériorées, image extérieure abimée, contexte économique sinistré. De l’avis général, c’est entre autres domaines sur ce dernier dossier que l’habileté de cette ancienne gloire nationale du sport doit en priorité s’exercer, tant le contexte comptable domestique s’avère ténu. L’occasion de revenir sur la dimension ‘comptable’ de l’étroite relation sino-pakistanaise, à l’aune des fragilités budgétaires d’Islamabad.

Une thématique d’actualité

Début août, The Heritage Foundation[1], un prestigieux think tank américain, s’interrogeait – comme nombre d’observateurs[2] - sur le risque pour le Pakistan de tomber à court terme dans ce que d’aucuns décrient comme la Debt-Trap Diplomacy de Pékin, arguant que la proximité économique entre la République islamique et la République populaire s’exerce au profit de cette dernière (en sa qualité de créancière), au détriment de la première (en sa position moins avantageuse de débitrice). Le très net déséquilibre comptable s’explique par le fait que Pékin s’est progressivement substituée à Tokyo, à grand renfort de milliards de dollars de prêts consentis – à des conditions financières guère avantageuses pour les finances publiques pakistanaises exsangues[3] - comme premier prêteur d’Islamabad. La déshérence des ressources nationales disponibles et la raréfaction des financements extérieurs vers le Pakistan – le fait principalement de son image extérieure écornée – ont mécaniquement fait au fil du temps de la Chine, par ailleurs déjà l’alliée stratégique ‘naturelle’ du Pakistan, sa principale source de financement. Une évidence que l’on observe tout particulièrement dans le secteur - très consommateur en ressources - du financement des infrastructures, domaine où la seconde nation la plus peuplée d’Asie méridionale affiche des carences majeures ; et où l’ambitieuse Chine abonde en velléités de financement de projets industriels et énergétiques dans le sous-continent indien et au-delà…

OBOR / BRI / CPEC : des acronymes servant (en priorité) les desseins de l’ex-empire du Milieu

En situation chronique de crise énergétique[4] et de raréfaction des sources extérieures de financement[5], le Pakistan peut opportunément compter sur la trésorerie abondante de la République populaire voisine et de sa kyrielle de projets énergético-industriels, articulés autour de l’ambitieux projet de nouvelles routes de la soie ou OBOR (One Belt One Road) / BRI (Belt and Road Initiative). Partie intégrante de ce projet international majeur – mais controversé pour nombre d’experts -, le China-Pakistan Economic Corridor (CPEC, d’un coût global supérieur à une soixantaine de milliards de dollars[6] !) donne la mesure des besoins de l’un (Pakistan) et des arguments comptables de l’autre : le partenaire chinois devrait a minima financer les trois quarts de cette coûteuse entreprise bilatérale, à des conditions comptables pas forcément des plus avantageuses[7] ; pour un allié stratégique qui plus est.

Ce CPEC envisage nombre de projets dont le plus connu est le développement du port en eau profonde - et sa zone industrielle (Gwadar Special Economic Zone) - de Gwadar sur la mer d’Arabie (littoral du Baloutchistan), dont la gestion fut confiée en 2015 à un prestataire chinois pour un bail de longue durée (43 ans) …

État (précaire) de l’économie

Ces financements colossaux se conçoivent dans un cadre économique national ténu, nonobstant une croissance somme toute convenable ces trois dernières années (croissance moyenne annuelle du PIB + 4,7%). Classée en position peu flatteuse par la Banque mondiale[8], l’économie du ‘pays des purs’ affiche selon la State Bank of Pakistan une dette extérieure préoccupante (de l’ordre de 92 milliards $) très orientée à la hausse dernièrement. Une situation de grande fragilité comptable alors que les réserves de changes ne couvrent actuellement qu’à peine deux mois d’importations et que le service de la dette est jugé « intenable’ » à court terme par une batterie d’experts.

La jurisprudence régionale : un florilège inquiétant

À l’instar du Center for Global Development (Washington), certains lanceurs d’alerte évoquent les risques que l’ambitieuse BRI chinoise fait peser sur l’équilibre économique de divers gouvernements régionaux complaisants : le Sri Lanka et le financement par Pékin – en échange du management pour 99 ans … - de l’exorbitant port en eau profonde de Hambantota (8 milliards $), le projet pharaonique (autour de 10 milliards $) peu ou prou similaire de zone économique spéciale de Kyaukphyu en Arakan (Birmanie), figurent parmi les manifestations les plus parlantes.

Un début de prise de conscience ?

Certaines capitales régionales ont récemment évoqué auprès de leur partenaire chinois leur réticence à creuser davantage leur dette publique pour des projets industriels contestés par leur population ; c’est notamment le cas de Katmandou (Népal) qui, en novembre dernier, annula la construction d’un barrage hydroélectrique (financée et réalisée par la Chine) initialement paraphée avec Pékin. Islamabad sembla du reste s’inspirer de cet exemple népalais puisque le mois suivant (décembre 2017), elle annula le financement par la Chine de la construction d’un mégabarrage hydroélectrique (4500 MW) au coût prohibitif (14 milliards $). Début août, le ministère des Finances birman annonçait que le très ambitieux projet portuaire de Kyaukphyu en Arakan, développé par la société chinoise Citic Group, serait nettement revu à la baisse pour ne pas pénaliser le budget national[9]. Tout récemment, le 21 août, le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad officialisait l’annulation de deux coûteux mégaprojets soutenus par la Chine – l’East Coast Rail Link et le Trans-Sabah Gas Pipeline –, mentionnant la nécessité de réduire la dette nationale et d’éviter un possible défaut de paiement[10]

Changement de cap à Washington : tout bénéfice pour Pékin ?

En début d’année, l’administration américaine, sous la houlette du tempétueux locataire de la Maison-Blanche, a ‘réajusté’ sa traditionnelle mansuétude vis-à-vis du Pakistan, dans la foulée d’un tweet (le 3 janvier 2018) du chef de l’exécutif américain : « Les États-Unis ont bêtement donné 33 milliards de dollars d’aides au Pakistan ces quinze dernières années (…). Le Pakistan n’a rien fourni en retour, si ce n’est des mensonges et de la duplicité, prenant nos dirigeants pour des idiots (…). Ils abritent les terroristes que nous chassons en Afghanistan sans grande aide. C’est fini ! »

Plus près de nous, fin juillet, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo confirmait les intentions nouvelles de Washington à l’endroit d’Islamabad, déplorant la perspective qu’un prochain prêt du FMI puisse être alloué au Pakistan, en partie pour rembourser les dettes dues aux créanciers chinois[11]...

De l’assistance à la dépendance

Quelques jours après le scrutin parlementaire du 25 juillet, Pékin a octroyé à Islamabad – à la demande des autorités pakistanaises, inquiètes de leur possible insolvabilité à court terme - un prêt de 2 milliards $ ; un trimestre plus tôt (avril), des établissements bancaires chinois avaient déjà consenti un prêt similaire d’un milliard $.

Cette énième manifestation ‘d’empathie’ pékinoise (par ailleurs non gratuite au sens strictement comptable du terme) à l’endroit de l’exsangue Islamabad a un coût dépassant de loin la seule dimension financière. Dans le contexte de reformatage en cours de la « politique pakistanaise » à Washington, de diminution des sources extérieures de financement offertes à Islamabad et d’augmentation exponentielle de ses besoins domestiques, on voit mal le gouvernement Khan être capable de s’exonérer d’un tel parrainage ; nonobstant les dangers évidents associés à pareille dépendance.

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[1] ‘’Is Pakistan About to Be Caught in China’s "Debt-Trap Diplomacy"?, The Heritage Foundation, 8 août 2018.

[2] À l’instar du Straits Times du 19.01.2018 (‘’Pakistan and China’s debt trap diplomacy), de l’Economic Times du 11.12.2017 (‘’A grim reminder for Pakistan how it is sliding into the Chinese debt trap’’) ou encore de l’Express Tribune (Pakistan) du 11.12.2017 (‘’CPEC could develop into Pakistan’s debt trap’’)

[3] Dans son édition du 18 août 2018, le New York Times estime à 10 milliards $ les réserves de changes du Pakistan, soit à peine de quoi couvrir deux mois d’importations.

[4] Le 18 août 2018, première journée en fonction du nouveau Premier ministre Imran Khan, une énième coupure de courant plongea dans le noir des heures durant, Karachi, 1er pôle démographique et économique national…

[5] Depuis la fin des années 80, le FMI a consenti une douzaine de prêts au Pakistan ; un 13e serait considéré prochainement, malgré les réticences des États-Unis, son principal contributeur.

[6] Dont la moitié, environ, concentrée sur des projets énergétiques.

[7] Le taux d’intérêt ‘’classique’’ de la China Exim Bank – entre 2 et 2,5% - ne s’appliquerait pas au financement de l’ensemble des projets ; certains observateurs (FMI ; Centre for Global Development) évoquent des taux bien supérieurs de l’ordre de 5%.

[8] Au 147e rang sur 190 pays évalués par l’étude Doing Business (http://francais.doingbusiness.org/rankings).

[9] South China Morning Post, 2 août 2018.

[10] ABS-CBN News, 21 août 2018.

[11] Reuters, 31 juillet 2018.
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