Venezuela : quel impact pour la politique intérieure américaine de la doctrine « Donroe » ?

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  • Marie-Cécile Naves

    Marie-Cécile Naves

    Directrice de recherche à l’IRIS, directrice de l’Observatoire Genre et géopolitique

L’opération « Absolute Resolve » menée par l’armée et les services secrets américains au Venezuela, dans la nuit du 2 au 3 janvier, fait courir un énorme risque à Donald Trump en matière de politique intérieure. Les images et les nombreuses réactions aux bombardements américains et à l’enlèvement de Nicolás Maduro ont l’immense avantage, pour le président des États-Unis, de détourner pour un temps l’attention médiatique et politique de l’affaire Epstein, des rumeurs sur sa santé et sa capacité physique et mentale à gouverner, ainsi que de la chute de sa popularité. Autant de marques de faiblesse, ces derniers mois, qu’il entend contrecarrer avec la démonstration de force, en mots comme en actes, au Venezuela – et peut-être ailleurs dans la région dans les semaines ou les mois qui viennent. Ce n’est pas la seule motivation de l’opération militaire mais c’en est une, indéniablement.

Sur le plan légal, avec cette concrétisation de la doctrine « Donroe » – ainsi que la surnomment ses opposants (en référence à la doctrine Monroe) –, Donald Trump s’assoit sur le droit international et s’appuiera, au plan national, sur des textes juridiques suffisamment flous pour qu’il ne se sente pas menacé par d’éventuelles poursuites à l’avenir. Ainsi, le gouvernement américain parle de «law enforcement » pour arrêter un criminel (Maduro) et non d’« opération militaire », laquelle aurait nécessité l’aval du Congrès des États-Unis. Il est, en outre, important d’insister sur le fait que les contrôles institutionnels mis en place avec le Watergate, il y a cinquante ans, se sont largement affaiblis depuis (par exemple, G. W. Bush n’a jamais été inquiété pour le mensonge d’État sur les armes de destruction massive en Irak, et qui ont eu les conséquences que l’on connait). Trump peut également invoquer l’article 2 de la Constitution sur les pouvoirs présidentiels, qui permet de protéger les personnels et ressortissants américains en cas d’attaque existante ou imminente. D’autres textes sont à sa disposition comme par exemple l’Alien Enemies Act, qui est très vague, et dont l’interprétation peut in fine revenir à la Cour suprême – on sait comment elle interprète le droit depuis au moins un an, souvent dans le sens du président Trump.

Le risque est donc moins du côté d’un éventuel futur procès en illégalité que du côté électoral : celui d’une défiance de l’électorat républicain, y compris son cœur MAGA, à l’encontre de Donald Trump et du parti aux midterms de novembre prochain, et ce, pour deux raisons. La première est financière. Gouverner le Venezuela (« We will run the country », dit Trump), depuis Washington et/ou in situ, risque d’être coûteux en déploiement militaire (ça l’est déjà) et en dépenses directes. Donald Trump, dans sa conférence de presse du 3 janvier, a notamment parlé de « milliards de dollars » nécessaires à la reconstruction des infrastructures pétrolières au Venezuela, mais cet argent viendra-t-il uniquement du privé ? Rien n’est moins sûr. Et ce ne sera pas les seules dépenses : « contrôler » le pays nécessite de financer le tissu social, les forces politiques formelles et informelles, les institutions, etc. Or, l’opinion publique américaine est déjà fortement remontée contre les coupes votées dans les budgets sociaux et de santé. Elle n’acceptera pas un nouvel arbitrage de l’État fédéral en faveur de la reconstruction d’un pays étranger, même au bénéfice annoncé des « intérêts » des États-Unis.

Donald Trump a, par ailleurs, fait une promesse isolationniste à son électorat (promesse déjà trahie par les bombardements en Iran en juin dernier), et le traumatisme des guerres en Irak et en Afghanistan (et même au Viêtnam) demeure immense dans la population américaine en général. D’où les « justifications » de l’opération au Venezuela, par la Maison-Blanche, par des références au renforcement de la « domination occidentale des États-Unis », à la « sécurité nationale » ou à la lutte contre « l’immigration vénézuélienne ». Ces mots suffiront-ils ? Les faits vont peser face aux slogans. L’affaire Epstein a montré que Trump faisait partie d’une élite corrompue et criminelle. L’attaque contre le Venezuela fait la preuve qu’il appartient bel et bien à l’establishment politique : il n’a rien d’un outsider. Trump s’inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs républicains, Reagan, Bush père et Bush fils, quoi qu’il en dise. Le parti républicain est pour l’heure dans le déni, refusant de voir que le gros sujet des élections de mi-mandat pourrait bien être le coût de la vie (« affordability »). Et de très influents podcasters et streamers MAGA, comme Steve Bannon et Candace Owens, à qui Trump doit une grande partie de sa réélection, ont rappelé depuis 48 heures le précédent des fiascos irakien et afghan. Comme le dit son ancienne lieutenante, Marjorie Taylor Greene : « punaise, est-ce qu’on s’est trompé ? » (comprendre : « est-ce que Trump nous a trahis ? »).