Entretiens / Observatoire géopolitique de l’espace post-soviétique
26 février 2026
Russie-Ukraine : quel état des lieux après quatre ans de guerre ?
Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, les rapports de force ont évolué. Alors que le soutien américain s’est érodé, affaiblissant la capacité occidentale à défendre l’intégrité territoriale de Kiev, la Russie de Vladimir Poutine occupe désormais une part significative du territoire revendiqué. Mais malgré ces gains, le conflit s’est transformé en guerre d’attrition dont l’issue demeure incertaine et disputée. La stratégie du Kremlin, opposée à celle des Européens, peut sembler avoir partiellement porté ses fruits, mais la question ukrainienne dépasse largement la dimension territoriale : elle touche à l’identité politique, aux appartenances culturelles et à la logique des sphères d’influence, dans un ordre international où l’idée même d’un ordre globalisé s’effrite. Comment comprendre, dans ce contexte, la configuration actuelle du conflit russo-ukrainien ? Le point avec Igor Delanoë, chercheur associé à l’IRIS, spécialisé sur la géopolitique de la Russie.
Comment analyser la stratégie militaire, politique et diplomatique de la Russie après quatre années de guerre en Ukraine ? Quel bilan dresser de son efficacité réelle ?
« L’opération militaire spéciale » était certainement conçue à l’origine comme une opération rapide – quelques semaines tout au plus – avec relativement peu de pertes. Dans la vision du Kremlin, elle devait provoquer une remise à plat du système de sécurité européen, ce que l’on discernait d’ailleurs entre les lignes de l’accord d’Istanbul de mars 2022. L’OTAN, et probablement l’UE, devaient cesser leur élargissement vers l’Est, et l’Ukraine devait devenir un État neutre, hors bloc.
La transformation du conflit armé en une guerre d’attrition prolongée a amené à une réorientation de ces objectifs. Tout d’abord, la question de la neutralité, et a fortiori celle de l’orientation politique pro-russe de l’État ukrainien – qui était certainement un des objectifs initiaux de « l’opération militaire spéciale », a été remisée. Si le Kremlin obtiendra vraisemblablement à l’issue de la guerre l’arrêt de l’expansion de l’OTAN sur ses marges et des restrictions sur la présence militaire étrangère en Ukraine, il ne changera pas la nature du pouvoir ukrainien, qui restera hostile à la Russie. De là découle le second objectif : les restrictions sur les capacités de l’armée ukrainienne. Aboutir à une réalité dans laquelle la Russie a à ses portes un pouvoir ukrainien hostile, mais inoffensif militairement, apparaît comme une issue plutôt acceptable pour le Kremlin. À cela s’ajoutent des exigences sur la langue russe – un sujet récurrent dans les relations russo-ukrainiennes depuis les années 1990 – et l’Église orthodoxe russe en Ukraine. Autrement dit, le cœur des revendications russes n’est pas tant la question territoriale, que celle du statut de l’Ukraine. Il paraît d’ailleurs douteux que les Russes ambitionnent de conquérir d’autres oblasts ukrainiens compte-tenu des moyens dont ils disposent sur le terrain. Le seul territoire qui les intéresse pour sa valeur politique, ce sont les 25 % du Donbass que contrôle l’armée ukrainienne, équivalent à la superficie du département du Var. Moscou demeure convaincue que le temps ne joue pas en faveur de l’Ukraine, et mise sur l’épuisement des ressources humaines, économiques et énergétiques de Kiev, mais aussi sur la lassitude et le tarissement des ressources de ses soutiens, pour parvenir à ses fins.
Au niveau diplomatique, la stratégie russe a peu évolué sur le fond depuis 2022, après l’échec des pourparlers à Istanbul, et s’est retrouvée confortée après l’élection de Donald Trump : Moscou mise avant tout sur une entente avec Washington. Les positions du Kremlin n’ont pas bougé tandis que Donald Trump variait jusqu’à l’été 2025 sur l’approche retenue pour aborder les négociations avec Moscou : exiger un cessez-le-feu préalable et inconditionnel, ce qui était la position des Européens et des Ukrainiens, ou s’engager dans les discussions alors que les combats font rage, comme le demandait la Russie. C’est finalement cette dernière option qui a été retenue, et la séquence diplomatique qui s’est ouverte à Abou Dhabi au début de l’année en est un premier résultat. L’idée directrice reste de forger un cadre pour un cessez-le-feu au cours de négociations tripartites, cadre qui sera ensuite imposé aux Européens, croit-on à Moscou. Ceci dit, même si Washington a changé d’approche sur le conflit avec la nouvelle administration, les Américains maintiennent des leviers sur Moscou, comme les sanctions contre Rosneft et Lukoil adoptées en octobre 2025 l’ont démontré, de même que les fuites sur l’implication toujours active de la CIA dans l’assistance aux Ukrainiens à la réalisation de frappes contre la Russie.
Le pouvoir russe est-il confronté à des contraintes sur le plan intérieur (économiques, sociales, opinion publique) ou se sent-il toujours légitime vis-à-vis de sa population ? Dans quelle mesure la logique de « raison d’État » continue-t-elle de structurer le soutien au Kremlin ?
Le pouvoir russe se sent toujours légitime vis-à-vis des Russes, mais il est plus contraint au plan intérieur que l’an dernier. Économiquement d’abord, dans la mesure où de nombreux indicateurs économiques sont passés à l’orange fin 2025, début 2026. La Russie a terminé 2025 avec une croissance d’environ 1 %, après deux années à plus de 4 %. L’inflation, évaluée à 5,6 % l’an dernier, continue de ronger du pouvoir d’achat, d’autant plus que celle ressentie est probablement deux à trois plus forte selon les denrées considérées. Avec un taux directeur de la Banque centrale à 15,5 %, l’argent continue de coûter trop cher et les entreprises russes ont stoppé leurs investissements. Enfin, le déficit budgétaire était de 2,6 % en 2025, après plusieurs années où il était inférieur à 2 %. Autrement dit, la trajectoire macroéconomique du pays semble s’inscrire dans une forme de stagnation soutenue par une croissance molle, située entre 1 et 2 % annuelle d’ici la fin de la décennie. Les ressorts du sursaut économique constatés en 2023 et 2024 grâce au néo-keynésianisme de l’État russe qui a massivement investi dans la relance industrielle sélective ont désormais atteint leurs limites.
La société russe aussi montre des signes de lassitudes à l’égard du conflit. Si la vie demeure normale à Moscou, ce n’est en revanche pas le cas dans les régions frontalières de l’Ukraine ni même dans certains centres industriels plus éloignés de la zone des combats. D’une manière générale, la population éprouvera un grand soulagement quand la guerre sera terminée, mais elle n’est pour autant pas prête à agir pour précipiter la fin des opérations, ni à souscrire à tout prix à une paix au rabais. Les enquêtes d’opinions tendent plutôt à démontrer que ses exigences se rapprochent de celles du Kremlin concernant les modalités de la fin des hostilités, c’est-à-dire une reddition ukrainienne. En ce qui concerne le recrutement des troupes, qui se fait toujours très majoritairement sur la base du volontariat grâce à des salaires et un package social attractifs, on croit constater un ralentissement du rythme des engagements. Selon les sources considérées, ce sont désormais 30 000 à 35 000 hommes qui s’enrôlent chaque mois pour aller se battre en Ukraine, contre 40 000 à 45 000 recrues mensuelles durant une grande partie de 2025.
Toutefois, si de nouvelles contraintes existent bien, elles ne sont en revanche pas de nature à ce stade à remettre en question ni l’effort de guerre du Kremlin, ni même son calcul politique et sa détermination à court et moyen termes.
Le positionnement belliqueux de la Russie sur la scène internationale sur plusieurs fronts est-il selon vous amené à se renforcer au-delà de son champ d’intervention actuel ? Doit-on s’attendre à une guerre sans fin alors que le Kremlin avait notamment déclaré que « la guerre informationnelle avec l’Occident ne se terminera jamais » ? Qu’est-ce que cela nous dit de la vision du monde proposée par Vladimir Poutine et les idéologues du régime ?
Ce qui est certain, ce que le Kremlin reste convaincu que la confrontation avec les Occidentaux a vocation à durer, même après la fin de la guerre en Ukraine. Cet Occident apparaît toutefois moins « collectif » qu’avant l’élection de Donald Trump. Si les Américains devraient se focaliser davantage sur leur compétition géopolitique avec la Chine, l’Union européenne reste perçue comme fondamentalement hostile car refusant tout dialogue sur une base d’égalité avec Moscou tant que Vladimir Poutine est au Kremlin, et tant que la Russie n’est pas démocratique. Une grille de lecture populaire au sein des observateurs russes de la vie internationale est celle qui oppose les globalistes aux régionalistes. Selon cette grille d’analyse, les globalistes sont les tenants de l’ordre international tel qu’il existait avant la pandémie. Vu de Moscou, l’UE et les démocrates américains restent les défenseurs acharnés de ce monde globalisé, incarné par le Forum de Davos, et perçu comme déclinant. Les régionalistes sont ceux qui promeuvent un ordre mondial articulé autour de sphères d’influence régionales où les puissances s’entendent selon une logique transactionnelle et dans lequel le multilatéralisme subsiste surtout au niveau macro-régional, comme l’Organisation de coopération de Shanghaï peut par exemple en faire la démonstration. Trump est perçu par les Russes comme favorable à cette réorganisation des affaires du monde, dont la guerre en Ukraine serait, selon eux, un accélérateur.
D’une manière générale, une fois le conflit en Ukraine éteint, le Kremlin continuera de promouvoir un ordre international multipolaire post-occidental. La confrontation devrait se poursuivre dans le champ informationnel et à travers des zones de conflit tierces (Afrique, Moyen-Orient) mais on peut douter que la Russie s’engage dans une aventure militaire, qui plus est directement contre l’OTAN. Elle va ressortir lessivée économiquement de cette guerre, elle aura besoin de se régénérer et le pouvoir aura du mal à justifier un nouveau conflit auprès de sa population et des élites.