Atlantico : Dans votre livre, vous montrez que la Chine et l’Inde puisent dans leurs mythes fondateurs et leurs mémoires ancestrales. Peut-on dire que leur confrontation actuelle est moins une rivalité stratégique classique qu’une compétition d’imaginaires civilisationnels pour définir la modernité asiatique ?
Emmanuel Lincot : Les deux premières parties de l’ouvrage sont consacrées aux imaginaires et à l’histoire culturelle, c’est-à-dire à une histoire des représentations que l’on a trop tendance à marginaliser. Privilégier l’étude des relations internationales sous l’angle des rapports de force est en effet insuffisant. Il est capital de revenir à un certain nombre de fondamentaux. Ainsi, le bouddhisme dont il est beaucoup question dans ce livre nous renvoie à une histoire partagée. La médiation tibétaine l’a non seulement considérablement enrichi mais d’un point de vue géopolitique, le rôle que continue d’exercer le Tibet comme intermédiaire entre la Chine et l’Inde représente un enjeu des plus importants. Le chef spirituel du Tibet, le dalaï lama et ce, malgré son exil, bénéficie de puissants relais, que ce soit en Chine même à travers de nombreux monastères de rite lamaïque, dans de lointaines périphéries comme en Mongolie ou à Taïwan. Qu’est-ce à dire ? Que la succession de l’actuel dalaï lama, homme très âgé, ne sera pas sans provoquer une crise politique ouverte ou larvée, et que des pays comme l’Inde ne manqueront pas d’instrumentaliser cette crise. Vous parlez par ailleurs d’« imaginaires civilisationnels » et l’expression est juste car dans l’histoire moderne de l’Inde comme de la Chine, la tentation a été grande de définir une alternative aux pouvoirs occidentaux. Par exemple, Rabindranath Tagore, premier prix Nobel de littérature non-européen en 1913, incarne l’idéal d’un panasiatisme. Ce panasiatisme est certes aujourd’hui mis à mal par l’affirmation souveraine des Etats indien et chinois mais il n’en reste pas moins d’une brulante actualité comme l’a montré le 30 août dernier la rencontre entre Narenda Modi et Xi Jinping au sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai de Tianjin. Sur le temps long, cette rencontre entre les deux Chefs d’Etat s’inscrit dans l’esprit perpétué depuis Bandung en 1955. Il vise à vouloir créer une troisième voie, celle des non-alignés auxquels aspirent tous les pays du Sud Global, même si certains de ces pays n’hésitent pas à prendre des chemins de traverse et que leur compétition est structurelle. C’est tout particulièrement vrai dans le cas sino-indien où les éléments de langage, les référents et réflexes des dirigeants de chacun de ces deux pays nous renvoient depuis près d’un demi-siècle à un creuset idéologique emprunté communément à Moscou. D’une manière plus tangible, c’est aussi vrai pour ce qui concerne leurs divergences de fond liées à leurs contentieux frontaliers d’une part et à la menace d’un encerclement chinois qui semble peser sur l’ensemble du pourtour indien de l’autre.
L’Himalaya est un espace de contact autant que de séparation. Est-il devenu aujourd’hui une frontière militarisée qui fige les tensions, ou reste-t-il un espace symbolique structurant des représentations réciproques — notamment autour du Tibet et du bouddhisme ?
C’est l’une régions les plus crisogènes du globe. Les Chinois ont établi des dizaines de bases au Tibet pour sécuriser la ligne de chemin de fer qu’ils s’apprêtent à aménager entre Lhassa et Kachgar au Xinjiang. Ces deux régions (Tibet et Xinjiang) dites autonomes constituent l’axe-pivot des intérêts stratégiques chinois dans le grand Ouest. Les Indiens renforcent quant à eux leur présence et creusent des centaines de galeries sachant que les accrochages ont été récurrents au cours de ces dernières années. Accrochages maîtrisés au demeurant comme l’ont toujours été ceux, quoique de bien plus haute intensité, opposant les Pakistanais aux Indiens dans la région du Cachemire. Le risque de dérapage toutefois existe. Ainsi, la perte de l’Aksai Chin en 1962 face à l’armée chinoise demeure un traumatisme pour l’armée indienne et nul n’est à l’abri dans les années à venir d’une escalade nucléaire tactique entre chacune de ces puissances. Dans ce contexte, on le comprendra aisément, le recours au bouddhisme à des fins pacifistes est d’un bien mince recours. Toutefois son utilisation à des fins de propagande, de déstabilisation de l’adversaire peuvent être réels dès lors où il s’inscrirait dans une logique de guerre hybride.
La Chine propose un modèle centralisé et autoritaire, l’Inde revendique une démocratie plurielle mais traversée de tensions identitaires. Cette rivalité est-elle aussi une bataille pour imposer un modèle politique aux alliés de la Chine et de l’Inde ainsi qu’au Sud global ?
C’est en tout cas le narratif tenu par les autorités indiennes que d’opposer son système de valeurs démocratiques à celui d’une Chine autoritaire. Dans les faits, Narendra Modi tourne le dos à l’héritage gandhien d’une démocratie indienne où le respect des diversités confessionnelles et les principes de laïcité étaient défendus. Comme Christophe Jaffrelot l’a montré, l’Inde tend chaque année davantage à devenir une démocratie ethnique et religieuse. Dans des domaines régaliens sensibles comme celui de la défense, le pouvoir fédéral indien est de plus en plus centralisé et renforce ses prérogatives. Donc notre grille de lecture concernant l’Inde doit changer comme celle concernant la Chine. Même si une chape de plomb est exercée par le Parti Communiste sur la société civile, celle-ci n’en est pas moins travaillée par des courants contraires. Au sein de l’armée chinoise même, des résistances et une diversité de fait existent. Il y a donc pour chacun de ces pays une volonté de créer de l’unité malgré leur diversité. Et ceci va dans le sens d’un projet politique relativement neuf de part et d’autre, celui visant à créer une nation.
Vous rappelez combien l’Occident a transformé les trajectoires respectives de la Chine et de l’Inde. La compétition sino-indienne est-elle un effet secondaire de la mondialisation occidentale, ou assiste-t-on à l’émergence d’un ordre post-occidental façonné par ces deux puissances ?
Il est clair que la modernité européenne, son introduction parfois brutale dans l’un ou l’autre de ces pays a façonné depuis plus d’un siècle des postures, des styles de vie avec lesquels ces sociétés se sont construites et / ou radicalisées. La Chine, après l’expérience maoïste la plus violente, a souscrit au modèle d’une révolution conservatrice qu’incarne aujourd’hui Xi Jinping. L’Inde et son dirigeant Narendra Modi ne sont pas étrangers à cette inclination. Et dans les deux configurations, on opte pour une modernité qui n’est en rien synonyme d’occidentalisation. La rivalité entre ces deux Etats va s’exercer dans tous les domaines, avec un avantage certain pour l’Inde. Etant donné son positionnement stratégique, l’Inde, bien plus que la Chine, se trouve dans une situation centrale. Elle est en effet au carrefour des axes maritimes les plus importants du globe. De fait, l’Inde est beaucoup moins enclavée que ne l’est la Chine. Elle a aussi pour elle une population jeune alors que celle de la Chine vieillit. Elle n’en est qu’aux prémices d’une ambition internationale alors que la Chine a longtemps fait illusion et rencontre un nombre croissant d’obstacles. Enfin, l’Inde peut bénéficier de la rivalité Chine-Etats-Unis en tirant son épingle du jeu. Pour se faire, elle se rapprochera de nouveaux partenaires. La France et l’Union Européenne comptent parmi ces partenaires bien sûr.
Au regard des conflits passés et des tensions actuelles, considérez-vous que l’affrontement entre la Chine et l’Inde est structurellement inscrit dans leur histoire longue, ou existe-t-il encore des marges pour une coopération stratégique durable ? Le destin de ce face-à-face nous concerne-t-il tous ?
Les heurts seront inévitables même si leurs échanges économiques s’intensifient. C’est donc une relation duale, en silos dit-on parfois où les intérêts économiques n’épousent pas la trajectoire de leurs intérêts stratégiques qui, eux, sont divergents. L’Inde vit sa proximité géographique avec la Chine avec un sentiment de malaise certain. Du Pakistan au Bangladesh en passant par le Sri Lanka, la Chine est partout présente ce qui renforce un sentiment de paranoïa en Inde même. Ces tensions peuvent s’avérer graves surtout si la Chine cultive l’ambiguïté sur ses réelles intentions. Et pourtant la coopération entre ces deux Etats est hautement souhaitable. C’est vrai dans le domaine sécuritaire comme celui de l’environnement. La fonte des glaciers ou le projet chinois de détourner le cours de fleuves dont beaucoup en Asie prennent leur source au Tibet peut s’avérer dangereux pour les populations de la région. A la Chine et l’Inde de créer entre elles davantage de mécanismes de concertation. L’avenir du monde ne s’en portera que mieux.
Propos recueillis par Atlantico.
